Les pirates en mer Rouge et dans le golfe d’Aden et l’implosion de la Somalie
Alain GASCON
Professeur
Chargé de cours à l’INALCO
Attaché au Centre d’études africaines (IRD/EHESS)Titres universitaires et fonction
Article complet

Vingt années de guerre civile ont ravagé la péninsule somali et, à la recherche de nouvelles ressources, pêcheurs et marins — à leur compte ou au service des seigneurs de la guerre — attaquent les bateaux, de tout type, empruntant l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde. Cette voie assure la plus grande partie de l’approvisionnement pétrolier de l’Europe. En quelques années, les contrebandiers « traditionnels » d’armes et de drogue sont devenus des pirates qui défraient les médias. Ils ont multiplié les attaques, toujours plus hardies et toujours plus éloignée des côtes, de proies toujours plus grosses. Ni les appareils de la base aéronavale de Djibouti ni les patrouilles maritimes des navires engagés en appui de l’intervention de l’OTAN en Afghanistan n’ont réussi à enrayer l’activité des flibustiers somali. Profitant du délitement du pouvoir central et bénéficiant de la complicité des seigneurs de la guerre, ils s’abritent dans les innombrables ports et abris naturels de la côte rocheuse du Somaliland et du Puntland et dans les lagunes du littoral du Benaadir. Ce morcellement territorial, à géométrie variable, né des alliances et des conflits, facilite la disparition des pirates qui trouvent, moyennant une part de butin, des caches inexpugnables.

Renommés dans la péninsule Arabique et dans le golfe Persique, les Somali sont d’excellents marins qui ont essaimé dans tous les ports une diaspora prête à les aider. Avec la croissance des besoins en carcasses bovines au moment du hajj à la Mecque, des négociants du Golfe d’Arabie et Yémen se sont établis à Djibouti, au Somaliland et au Puntland, affermissant encore les liens de part et d’autre de la mer Rouge. La piraterie fournit de nouvelles ressources aux pêcheurs et aux éleveurs, appauvris par vingt ans de désordre, avec lesquelles ils subviennent à leurs besoins, à ceux de leurs familles, de leur voisinage, de leurs clans… Ils achètent également l’armement et l’équipement électronique qui leur permettra de capturer de nouvelles prises. La détérioration continue de la situation intérieure de la Somalie ex-italienne et la rigueur du régime érythréen ont précipité vers les côtes des centaines de Somali et d’Érythréens qui cherchent à traverser la mer Rouge et le golfe d’Aden sur des boutres de fortune. Ces candidats à l’exil sont contraints de payer de fortes sommes aux passeurs et aux pirates qui n’hésitent pas à arraisonner leurs embarcations surchargées. L’engagement de « volontaires » érythréens et du Hezbollah aux côtés des milices des tribunaux islamiques adversaires du gouvernement national de transition, réinstallé à Mogadiscio en janvier 2007 par l’armée éthiopienne avec la bénédiction des États-Unis, donne une dimension nouvelle à la « flibuste » en mer Rouge. Les pirates somali travaillent certes à leur compte, mais ils sont les alliés objectifs des différentes nébuleuses terroristes dont la menace pèse sur la route maritime du canal de Suez.

Peut-on parler du dévoiement d’une tradition de contrebande par des circonstances exceptionnelles nées de la dissolution du pouvoir régalien de contrôle du territoire sur terre et sur mer ? Toutefois, les passages des fugitifs de la côte africaine vers la péninsule Arabique ne réactivent-ils pas les transports clandestins d’esclaves africains en Arabie qui ont sévi en mer Rouge jusque dans les années 1930 ?

janvier 2009

Bibliographie d’A. Gascon (consacrée à la Somalie et à Djibouti) :

Diplômé de somali (1988-90) à l’INALCO, je n’ai pas eu l’occasion de pratiquer cette langue en Somalie, mais à Djibouti où j’ai séjourné. J’ai dirigé avec Marcel Djama (anthropologue somalisant CIRAD SAR) le numéro des Cahiers d’études africaines : « La Corne dans tous ses États ». J’ai conduit la rédaction de l’Atlas de Djibouti avec Amina Saïd Chiré, directrice du Département de géographie de l’Université de Djibouti. J’enseigne à l’INALCO, depuis 1996, les e.c. : Histoire, peuples langues et cultures de l’Éthiopie et de la Corne de l’Afrique. Plusieurs de mes étudiants de master 1 et 2 de l’IFG travaillent sur le terrain djiboutien. À l’aide de mes contacts à Djibouti et des travaux des somalisants, j’ai suivi la désagrégation, dans l’indifférence générale, de l’État somalien en même que la piraterie s’étendait spectaculairement. Comme la plupart des chercheurs (de toute origine), je pense qu’on ne pourra « sécuriser » la navigation en mer Rouge et dans le golfe d’Aden sans rétablir l’État de droit dans la péninsule somali. Paradoxalement, la piraterie se combat sur terre. J’ai rassemblé, sur la crise somali, plus de trente ans de documentation dans la presse nationale et internationale, classée chronologiquement. Mon intervention replacera l’« explosion » de la piraterie dans le contexte géopolitique national et régional qui a fait de cette péninsule un angle mort où s’abritent, en toute impunité et pour le plus grand malheur de la population, tous les trafics du monde.

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