Les Pyrénées ont-elles fondu ? Les relations franco-espagnoles en 2009 vues par un géographe frontalier
Bertrand LEMARTINEL
Médi-Terra. Université de Perpignan Via-Domitia
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Une conférence (à sans doute envisager en coordination avec les professeurs du Centre d’Enseignement de la Maison d’Arrêt d’Épinal) : Le mot historique « Quelle joie, Sire, il n’y a plus de Pyrénées ! » est-il de nouveau d’actualité dans l’Est de la chaîne ?

Cette adresse de Castelldosrius, Grand d’Espagne et seigneur de Pollestres, faite à Louis XIV en 1700 peut-elle s’adresser aujourd’hui à Juan Carlos 1er, roi d’Espagne, à Nicolas Sarkozy, certes président d’une République, mais aussi coprince d’Andorre ? Il ne fait pas de doute que les montagnes physiques, de Cerbère à la Cerdagne, n’ont jamais été aussi hautes. Mais les barrières géopolitiques semblent n’avoir jamais été aussi faibles depuis l’accession du duc d’Anjou au trône d’Espagne.

Il est vrai que l’effacement de la frontière entre l’Espagne et la France, accentué par l’unification des moyens de paiement, est évident pour les habitants du cru. C’est à peine si l’on pense à prendre sa carte d’identité pour aller à Gérone ou à Perpignan, même sur les liens autoroutiers plus surveillés que les autres par l’effet d’une excellente coopération policière. En Cerdagne, se développent, pour cause de relatif isolement, des structures d’usage binational comme l’hôpital de Puigcerdá. De grands travaux transfrontaliers ont aussi été projetés, tels le TGV, la THT ou le transfert de l’eau du Rhône vers Barcelone. L’affirmation d’une identité catalane, notamment par le maire de Perpignan et par… son rival le président du Conseil Général, est l’objet d’une publicité incessante qui s’appuie sur les rugbymen « sang et or » de l’USAP. Le point le plus remarquable peut sembler la constitution de sections « roussillonnaises » de partis catalans comme l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya). Et pourtant…

Ce presque microcosme « euro régional », comme certains se plaisent à le nommer, est le révélateur des conceptions à géométrie variable de cet espace, qui voit plus souvent ressurgir les nations espagnoles et françaises qu’il n’affirme la continuité européenne, les identités régionales de notre pays ou les autonomies de la péninsule.

La libre circulation « européenne » des hommes est par exemple censée s’affirmer pleinement. Cela reste très théorique lorsqu’il s’agit des travailleurs. Le fort chômage des départements français frontaliers pourrait pourtant conduire leurs habitants à s’employer dans la Généralité ; mais ses entreprises y ont un moyen assez sûr de limiter le mouvement en demandant aux impétrants de manier la langue catalane, ce qu’ils n’exigent guère des moros, bien moins gourmands sur le plan salarial. En Cerdagne, l’enclave de Llivia est une base de départ non pas du plombier polonais, mais catalan : les artisans français dénoncent pourtant la concurrence déloyale des… espagnols.

Il en va de même pour les marchandises. De fait, l’intense trafic routier, sur cette voie commerciale majeure a été favorisé par la suppression des opérations de dédouanement à l’autoport du Boulou (qui n’a pas apprécié) ; il est révélateur d’une réelle intensification des échanges dont témoigne le développement du Marché Saint-Charles. Il n’empêche qu’une partie non négligeable d’entre eux est l’objet de vives rivalités. Sans même parler des concurrences locales liées au différentiel de prix (tabacs, alcools, essence), sont particulièrement sensibles les conflits commerciaux et touristiques qui remodèlent les territoires (aéroport de Gérone contre celui de Perpignan, notamment). Le secteur le plus sensible est évidemment l’agriculture : les camions catalans de produits agricoles venus du Levante ou du Maresme, que l’on dévaste de temps en temps au Perthus, sont alors baptisés espagnols.

Les grands projets locaux d’aménagement sont également – au final – des affaires franco-espagnoles.

Des grands travaux comme l’établissement d’une ligne THT transfrontalière sont l’objet d’une commune hostilité locale des Pyrénées-Orientales et les comarques de Gérone. Mais elle a été jugée définitivement nécessaire au sommet de Carcassonne par les gouvernements centraux. Elle se fera donc.

D’autres connaissent des refus régionaux… alternatifs. Le tuyau d’eau Rhône-Catalogne a été une demande catalane… du Sud et une entreprise largement contestée par les catalans… du Nord, avant le renversement actuel des perspectives lié aux réorientations politiques de la Généralité. Depuis que le Sud a renoncé au projet, le Languedoc-Roussillon l’a relancé en faveur des agricultures locales qui craignent le manque d’ « eau verte ».

Il en est enfin qui témoignent de problèmes nationaux. Certes le TGV qui passe sous les Albères reliera – avec retard – Perpignan à Barcelone mais n’améliorera pas le transit ni de la Catalogne, ni de l’Espagne vers l’Europe du Nord en raison du hiatus Montpellier-Perpignan. Il est probable, quoique la France s’en défende, qu’il se soit agi de sa part d’un retard délibéré lié à la préférence « nationale » donnée à Siemens-Talgo au détriment de la solution Alstom achetée en urgence à l’occasion de l’Exposition universelle de Séville (1992).

Il ne fait donc pas de doute qu’il existe bien une frontière pyrénéenne, que la Généralité ne conteste d’ailleurs pas au nom de l’identité catalane, comme on peut le voir sur le site de Google Earth. De plus, les gouvernements centraux, régulièrement critiqués ou discrètement soutenus, sont la plupart du temps en première ligne dans des conflits d’intérêt, y compris loco-régionaux qui restent fortement organisateurs des territoires concernés. Non, les Pyrénées n’ont pas disparu.


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