LA TAUROMACHIE : un marqueur culturel ibérique ?
Jean-Baptiste MAUDET
Maître de conférences à l'Université de Pau et des pays de l'Adour
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La tauromachie est généralement confondue avec la seule corrida, reléguant en arrière plan une grande diversité de pratiques. Il en résulte une perception géographique du fait taurin très imprécise, limité le plus souvent à l’Espagne, ses marges portugaises et françaises, et quelques comptoirs américains. Si l’on accepte de considérer que l’ensemble des affrontements réels entre les hommes et les bovins sont tributaires d’une même analyse, force est de reconnaître que la géographie du fait taurin est d’une tout autre complexité.

Au centre de cette analyse, nous montrons que la corrida espagnole est la clef de voûte d’un système de transformations des pratiques tauromachiques à l’échelle transatlantique. En Espagne, la corrida moderne est codifiée à partir du XVIIIe siècle en Basse Andalousie et se voit stabilisée dans des normes relativement fixes depuis le milieu du XIXe siècle. A cette période, la corrida moderne devient un spectacle d’exportation qui déborde largement le cadre de son berceau andalou et se développe dans les autres régions espagnoles, au-delà de l’Espagne, en France et au Portugal, ainsi que dans de nombreux pays d’Amérique latine. Comme souvent, la diffusion d’une pratique culturelle dominante entraîne dans son sillage des contre-modèles de résistance ou de transformation.

En Espagne, ces contre-modèles s’expriment à travers des jeux taurins populaires que tout oppose au spectacle d’arène. L’encierro de Pampelune, jeu de rue au sens spatial et sociologique du terme, en est la forme la plus connue, mais de nombreuses pratiques équivalentes existent par ailleurs. Durant l’Espagne franquiste, l’instrumentalisation de la corrida comme l’un des symboles unitaires de la nation espagnole a pour corollaire la tentative de supprimer les pratiques tauromachiques de rue et les éventuelles pratiques régionales alternatives. Dans le contexte actuel de l’Espagne démocratique, les jeux taurins populaires ont au contraire acquis un statut officiel et le nombre de spectacles de cette nature est aujourd’hui quatre fois supérieur à celui des spectacles relevant de la corrida (environ 16 000 pour 4000). En outre, dans certaines régions périphériques (la Navarre, l’Aragon, les pays valenciens), ils ont permis la codification de nouveaux jeux d’arène en cours de différenciation et de patrimonialisation régionale : les concours de recortadores.

En France et au Portugal, l’exportation et l’enracinement de la corrida moderne influencent la codification des pratiques tauromachiques locales préexistantes. Au Portugal, la corrida espagnole est amputée de l’épreuve des piques et de la mise à mort, et sa diffusion contribue dans le même temps à transformer la corrida portugaise à cheval. En France, la corrida s’enracine sous sa forme canonique dans le Sud de la France et contribue à la modernisation de la course landaise et camarguaise.

En Amérique, l’exportation de la corrida moderne intervient comme une deuxième phase d’exportation de la tauromachie dont la première, sous la forme de la corrida aristocratique de la noblesse en arme, est contemporaine de la colonisation du Nouveau Monde. De cette première phase d’exportation de la tauromachie, et plus largement de l’élevage extensif de bovins sur un continent qui ne connaît ni les chevaux, ni les bovins domestiques avant l’arrivée des Espagnols et des Portugais, naissent toute une série de jeux taurino-équestres. De même qu’en Europe, ces jeux se précisent au contact de la corrida moderne, interdite dans certains pays, rejetée dans d’autres, au cours d’un long XIXe siècle qui est aussi celui de l’affirmation des Etats-Nations à l’échelle panaméricaine. C’est dans ce cadre, que les rodéos nationaux émergent sous des formes distinctes comme des contre-modèles de deux pratiques tauromachiques dominantes : la corrida espagnole et le rodéo étasunien qui lui-même n’est qu’un avatar des rodéos mexicains nés de l’Amérique coloniale.

L’analyse des techniques et la répartition des jeux taurins permettent ainsi de dresser une sorte de grammaire taurine, à travers laquelle s’expriment des identités territorialisées. En Espagne, après une période d’homogénéisation de la culture taurine, on assiste ainsi à une diversification régionale des pratiques qui participe de la différenciation « des Espagnes ». En France et au Portugal, la tauromachie dans sa diversité exprime des proximités et des distances entre frères ennemis et nations sœurs, autour d’une hispanité composite. En Amérique, les rodéos nord et sud-américains issus d’une transformation taurine transatlantique (rodéo étasunien, charreada mexicaine, toros coleados vénézueliens et colombiens, vaquejada brésilienne, rodéo chilien), autant de jeux pratiqués par des figures identitaires emblématiques (cow-boys charros, llaneros, vaquieros, gauchos, huasos), ont toujours quelque chose à voir avec la construction des Etats-Nations.


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