Les thons rouges et la géohistoire de leur pêche dans le golfe ibéro-marocain
Loïc MÉNANTEAU
Chercheur au CNRS, laboratoire Géolittomer, UMR 6554 LETG (Nantes)
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Après avoir présenté, de manière sommaire, les principaux traits physiques du golfe ibéro-marocain, la première partie de la conférence est consacrée à la biologie et au comportement migratoire du thon rouge, Thunnus thynnus (Linné, 1758). Les principales facultés de ces poissons lourds et de bonne taille sont analysées, en particulier leur capacité de thermorégulation (5-30°C) qui leur permet de se déplacer dans des eaux marines de différentes températures, leur résistance aux changements de salinité (5-37‰) qui explique l’extension de leur domaine marin, de la Mer du Nord aux golfes du Mexique et de Guinée. Une synthèse est faite sur leur comportement migratoire. Nageant “ en troupe ” ils migrent chaque année, de manière quasi immuable, de la haute mer vers les côtes du golfe (arribada) pour retrouver des lieux de ponte bien localisés. Seuls les grands thons rouges passent le détroit en direction de leurs aires de pontes méditerranéennes, tandis que les jeunes adultes se reproduisent dans le golfe, à l’intérieur de la barrière thermique de 20°C. Les passages du détroit de Gibraltar se font à l'époque de la maturation et du frai, à l'aller (thons d'arrivée, ou de course : avril-juin), et à celle du retour vers le sud (juillet-septembre).

La deuxième partie concerne la géohistoire de leur pêche. Les thons représentés au revers des monnaies phéniciennes et romaines des cités antiques du golfe symbolisent son importance économique dès l’Antiquité, ce qui explique la présence d’une soixantaine d’usines de salaison jalonnant la côte du cap de São Vicente à Gibraltar et d’une dizaine d’autres sur la côte nord du Maroc. Elles produisaient le garum, dont le commerce faisait alors la renommée de la région dans le monde romain. Beaucoup plus tard, en 1294, le monopole des pêcheries de thons fut concédé à A. Pérez de Guzmán, et à ses descendants, les comtes de Niebla et ducs de Medina Sidonia, pour tout le littoral compris entre Ayamonte et Almería, privilèges nobiliaires qui ne seront abolis qu’en 1817. Sur la côte de l’Algarve, c’est en 1249 que le roi D. Afonso III décida de réserver pour la couronne les droits sur la pêche des thons en créant les Pescarias Reais. Au XVIIIe siècle, sous l’impulsion du marquis de Pombal, elle se développa considérablement, notamment vers 1770-1780. Les Libros de Almadrabas de la casa de Medina Sidonia permettent d’avoir une idée assez précise sur le nombre de prises des principales madragues de la côte de Cadix entre le début du XVIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle. Du Portugal au Maroc, leurs captures ont toujours été sujettes à de fortes variations (quotidiennes, saisonnières, pluriannuelles) dépendant des conditions océanographiques.

La saison de pêche se pratiquait entre avril et septembre. à Barbate, elle commençait généralement vers le 20 avril, campagne du thon de course (derecho), pour se terminer en août. Sur la côte de Cadix, elle était concentrée durant les mois de mai et juin ; en juillet et en août, elle ne se pratiquait qu’aux deux extrémités du golfe. Sont décrits les systèmes techniques de captures qui se sont développés au cours de l’histoire dans le golfe ibéro-marocain : les madragues de guet ou à la cerne (Almadrava de vista ou de tiro), entre l’Antiquité et XIXe siècles et les madragues fixes de passage (Almadraba de buche), du milieu du XIXe siècle à nos jours. Ces dernières pouvaient être de passage (almadraba de paso) ou de retour (almadraba de retorno) ou avoir deux entrées. La principale madrague en activité, celle de Barbate est prise comme exemple. Autres techniques de pêche, la traîne avec hameçons et leurres, et dernière méthode, la canne et l’appât vivant.

La troisième partie traite du déclin des madragues du golfe dans les dernières décennies du XXe siècle et tente d’en rechercher les causes physiques et humaines. En Algarve, il existait en 1903 16 madragues (armações), puis leur nombre diminua rapidement. En 1958, il ne restait que quatre armações sur la côte de Tavira et, en 1972, l’unique madrague encore en activité cessait de fonctionner. À Barbate, le nombre de thons de course et de retour capturés pour la période 1975-1988, 47 508 pour l’ensemble de la côte andalouse, n’a rien de comparable avec les dizaines de milliers de thons pêchés dans les années d’apogée de la madrague. Depuis une dizaine d’années, les bateaux frigorifiques japonais ou sud-coréens viennent chercher le thon rouge dans les ports du golfe, en particulier à Barbate et Zahara. Principal ingrédient du sashimi, il est devenu un produit très cher pour l’exportation vers ces pays.

Il n'est pas aisé d'expliquer la brutale récession d'une activité capable, autrefois, de retirer du golfe des dizaines de milliers de thons en un peu plus d'un trimestre. Faut-il croire à un éloignement de ses proies vers le large, à leur retrait vers les eaux madéroises ? Que les thons ne sont plus fidèles à leurs routes ancestrales ? Faut-il y voir l'une des marques locales des changements océaniques présents ? Sous la forme, par exemple, du déplacement géographique des aires de résurgences et des poches d'eau chaude ? Le dépeuplement des eaux et la décadence des pêches thonières semblent en grande partie imputables aux actions humaines : dégradation de la qualité et pollution du milieu aquatique, bruit provoqué par la multiplication des embarcations à moteur, mais surtout surpêche, particulièrement en Méditerranée.


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