PROTECTION CONTRE LA MER OU REPLI STRATéGIQUE
quelleS stratÉgieS FACE AUX RISQUES D’éROSION - SUBMERSION CÔTIERE ?

Catherine MEUR-FEREC
Professeur Université Bretagne
Valérie MOREL
Maître de conférence Université Artois

Introduction 

L’analyse d’un système des risques côtiers ne peut s’appréhender sans la prise en compte du caractère ambivalent de la mer. Vecteur d'aménités, la mer est aussi source de risques (Morel et al., 2004). En effet, la mer est d'une part le moteur des aléas côtiers (submersion, érosion), mais d'autre part, ses ressources (pêche, ports) et les aménités procurées par sa proximité (vue, bain, ambiance) sont à l'origine de la multiplication des enjeux sur la frange côtière. Ainsi, c'est le caractère ambivalent de la mer et l’importance du lien mer-société qui génèrent à la fois les aléas et les enjeux dont la combinaison crée des territoires à risques. Dans une perspective de gestion stratégique de ces risques côtiers, cinq idées-forces sont proposées.

1- Le littoral, un milieu naturel en perpétuel mouvement

Le caractère éminemment dynamique des côtes est le premier élément essentiel à garder en permanence à l'esprit. Il fait partie intégrante de la définition du littoral et est l’une de ses caractéristiques intrinsèques. Dire que le littoral bouge est aussi évident que d'affirmer que la montagne est en pente, même si cela est moins perceptible à l'échelle du temps humain.

Les littoraux étaient déjà mobiles avant que l'homme ne s'y installe et ils garderont toujours cette tendance naturelle, indissociable de leur position d'interface entre terre et mer au contact d’agents météo-océaniques forts.

Cette mobilité se manifeste d’une part par la position éphémère des lignes de rivage, à différentes échelles de temps. A l’échelle géologique, les fluctuations du niveau marin, liées à l’évolution continuelle des climats, et aux mouvements des plaques continentales ont entraîné des déplacements des lignes de rivage de plusieurs kilomètres, vers la terre ou vers la mer (Paskoff, 1998 ; Pirazolli, 1993). A l'échelle historique, les variations du trait de côte deviennent sensibles pour l'homme et repérables, par les vestiges archéologiques notamment. Elles sont précisément mesurables depuis une cinquantaine d’années grâce aux photographies aériennes et aux logiciels de géomatique.

D’autre part, les formes côtières comme les plages, les dunes, les cordons de galets, etc. sont mobiles, remises en mouvement en permanence. Si tous les milieux naturels du globe sont dynamiques (les vallées se creusent, les montagnes s'érodent, les versants glissent, etc.), les milieux côtiers ont la particularité d’évoluer avec des vitesses et des amplitudes bien supérieures. Alors qu’il faut des milliers d'années pour façonner les reliefs continentaux, les plages quant à elles, "répondent" en quelques heures à un évènement météo-marin. Le niveau du haut de plage peut ainsi s'abaisser de plus d'un mètre et la dune être taillée en falaise sous l'effet de houles de tempête (Pinot, 1998 ; Paskoff, 1998). Les formes littorales sont en équilibre dynamique avec les forces qui les façonnent et l'hystérèse y est particulièrement courte. Cette extraordinaire mobilité est due, d'une part, à la vigueur des agents dynamiques en action sur les côtes, qui conjuguent les forces marines (vagues, courants, marées, vent, actions des organismes marins, etc.) aux facteurs continentaux classiques de morphogenèse (eau, gel, vent, actions de la faune et de la flore, etc.). D'autre part, de nombreuses formes littorales sont constituées de matériaux meubles (vase, sables, graviers, galets) facilement mobilisables.

L’étude des variations des lignes de rivage révèle une tendance contemporaine à l’érosion de nombreuses côtes dans le monde. Bien que des facteurs anthropiques contribuent couramment à accentuer le phénomène, les causes de cette tendance évolutive sont avant tout liées à la dynamique naturelle des côtes (Paskoff, 2005). Les principaux facteurs explicatifs en Europe du nord-ouest seraient la conjugaison d’une pénurie de sédiments depuis la fin de la transgression postglaciaire, associée à la légère remontée actuelle du niveau marin (1 à 1,5 mm/an enregistré depuis le milieu du dix-neuvième siècle) (Paskoff, 2001 ; Pirazzoli, 1993). Pour d’autres littoraux, comme ceux de la Guyane française, les principaux facteurs d’évolution sont liés aux fluctuations des apports fluviatiles. Les côtes de Guyane évoluent entre érosion et envasement au gré des apports alluvionnaires de l’Amazone principalement. Cette dynamique cyclique est expliquée depuis une vingtaine d’années (Froidefond et al 1988 ; DDE Guyane, 1988 ; Gardel & Gratiot, 2005). Il en résulte un littoral aux aspects changeant, périodiquement sujet aux dynamiques de progradation et de recul naturels.

Le contexte mondial actuel n’est pas favorable à une réduction de la mobilité et de la tendance érosive de beaucoup de côtes. Au contraire, les prévisions d’accélération de la remontée du niveau marin (IPCC, 2007) tendront très probablement à les exacerber, accentuant encore le caractère dynamique propre à toutes les côtes et renforçant les aléas d’érosion et de submersion marine.

2- L'émergence du risque à la convergence des dynamiques naturelles et anthropiques

Parallèlement à la mobilité intrinsèque de la frange côtière, des enjeux humains sans cesse grandissants se sont concentrés sur cet espace étroit et mouvant. L’engouement pour les constructions en bord de mer s’est manifesté en Europe du nord-ouest à partir du début du dix-huitième siècle, et s’est très fortement renforcé après la Seconde Guerre mondiale avec l’essor spectaculaire d’un tourisme démocratisé.

En Guyane, l’occupation ponctuelle du littoral est actuellement en plein essor. Les 209 000 habitants (INSEE 2007a) se répartissent principalement dans les villes littorales de Cayenne (42% de la population dans la seule agglomération de Cayenne), Kourou, Rémire-Montjoly, Sinnamary, Mana et Saint-Laurent-du-Maroni. Les projections de population de l’INSEE à l’horizon 2030 (INSEE, 2007b) montrent que la population guyanaise serait multipliée par deux dans les vingt ans. Dans ce contexte, l’urbanisation littorale est un enjeu de territoire car la course au logement fait fleurir ici et là des projets immobiliers et de nombreux lotissements sont déjà en chantier sur la côte. Par ailleurs, en réponse à une dynamique migratoire fortement positive (Brésil, Surinam, Haïti), de nombreuses constructions illégales et précaires se sont développées en bord de mer ; elles se trouvent aujourd’hui dans des secteurs balnéaires très prisés par les promoteurs, ce qui sera probablement source de tensions sociales. Habitat précaire ou lotissements résidentiels de standing, le développement du bâti dans des espaces littoraux à la dynamique très mouvante crée de nouveaux territoires de risque.

De façon générale, sur la plupart des littoraux urbanisés du monde, l’évolution naturelle et l’occupation humaine du rivage aboutissent à un prévisible "télescopage". Recul du trait de côte vers la terre d’une part, concentration des installations humaines vers la mer d’autre part, ces dynamiques convergentes sont à l’origine de l’émergence, puis de la multiplication des risques liés à la mobilité du trait de côte (Meur-Férec et Morel, 2004) (Figure n°1).


Figure n°1 : L’émergence des risques côtiers : dynamiques convergentes du trait de côte et de l’occupation du rivage.

Ainsi, en passant du « territoire du vide » (Corbin, 1988) au territoire du plein, voire du " trop plein "  (Paskoff, 2005), certains secteurs très investis sont progressivement devenus des territoires à "hauts risques" (Forum National de Rivages de France, 2005).

Certains exemples montrent que la construction des territoires à risques peut résulter d’opérations planifiées comme en témoignent les réalisations de la mission interministérielle pour l’aménagement du Languedoc-Roussillon (mission Racine), lancée par l’Etat français en 1963 ; d’autres cas relèvent au contraire d’un développement spontané d’un bâti pas ou peu régulé par les pouvoirs publics.

La commune de Rémire-Montjoly en Guyane offre un exemple représentatif. L’installation de constructions en front de mer le long de la plage de Montjoly s’est développée après 1950. De plus, certaines maisons ont été construites sans autorisation. L’érosion qui touche aujourd’hui ces espaces bâtis est reconnue menaçante pour les activités humaines depuis 25 ans (Renault et al., 2001). La construction d’un territoire à risque peut également être le fait de la mise en œuvre de grands projets agricoles à l’image de la création, au début des années 1980 (Aubin et Dagallier, 1997) des rizières de Mana dans le nord ouest guyanais. Aujourd’hui, l’enjeu concerne le maintien d’une activité économique mise à mal par une dynamique érosive vive et des risques de submersions marines.

3- Situation actuelle et options pour l'avenir

Dans l’ensemble, la situation actuelle concentrant de nombreux enjeux sur la frange côtière est le résultat d’une évolution principalement spontanée, qui s’est faite le plus souvent sur des critères d’intérêts particuliers ou sectoriels, sans vision à long terme, ni choix clair en matière de politique publique. Au regard des aménités apportées par la proximité immédiate de la mer, et des revenus qui en sont tirés, les fortes contraintes naturelles de la côte ont souvent été ignorées ou minimisées.

Or, aujourd’hui, le point de rupture est atteint sur plusieurs sites où des biens ont été détruits par l'érosion côtière ou la submersion marine. Ainsi, à Wimereux (Pas-de-Calais), par exemple, au cours de l'hiver 2000, la terrasse d'une maison s'est effondrée et son pignon s'est fissuré. Après avoir pris un arrêté de péril interdisant l'accès à la maison, le Maire a dû prendre un arrêté de démolition en mai 2001. Aujourd’hui, le recul de la falaise se poursuit et plusieurs maisons et équipements (route et réseaux) restent directement menacés. A Rémire-Montjoly, plus de 100 propriétés se trouvent confrontées au recul du rivage. La situation est devenue si critique que la sécurité des personnes est menacée. Face à la situation, le Maire a adressé en 2008 un avis d’expulsion aux occupants les plus menacés. Aujourd’hui, les maisons sont toujours habitées et des interventions de défense côtière se font toujours au coup par coup sans réelle autorisation.

Pour les rizières de Mana, le point de rupture est également atteint. Auparavant protégées par une large forêt de mangrove, les rizières sont affectées sur des surfaces importantes par une érosion côtière et des pénétrations d’eau salée dans les zones cultivées. Plusieurs œillets de cultures ont dû être abandonnés à la mer. Aujourd’hui se pose l’intérêt du maintient de cette activité peu rentable. Faut-il poursuivre l’effort de protection contre la mer ou faut-il repenser la vocation de cet espace qui jouxte la Réserve Naturelle de l’Amana ?

De tels cas, bien qu'encore exceptionnels sur le littoral français, sont appelés à se multiplier puisque la densification des installations en bord de mer n'a pas pu être totalement maîtrisée, malgré la loi Littoral (Robin et Verger, 1996 ; Ifen, 2000). Ces situations pionnières sont caractéristiques des problèmes qui se poseront dans les prochaines décennies sur de nombreux littoraux urbanisés. Il y a urgence aujourd'hui, non pas tant à empêcher des habitations de s’effondrer sur la plage, accidents encore isolés, mais surtout à réfléchir à une stratégie à long terme. Plusieurs options sont envisageables selon les caractéristiques des espaces côtiers.

3.a Protéger à tout prix, quand les enjeux collectifs et la sécurité le nécessitent…

S'opposer massivement aux forces naturelles peut être une option envisageable dans certains cas, comme la protection de villes situées sous le niveau de la mer (Pays-Bas) ou en bord de falaise (Biarritz) ou la défense de grands ports, de centrales nucléaires par exemple. La construction d’ouvrages de défense efficaces contre la mer, comme les digues et les barrages, est techniquement possible ; le problème majeur n’est pas tant la maîtrise technique des ouvrages que les coûts d'investissement et d'entretien qu’ils occasionnent et donc les choix de société qu’ils impliquent.

3.b Adopter des méthodes flexibles, quand les enjeux le justifient…

Dans le cas de stations balnéaires, où la plage et le maintien de la position du trait de côte constituent des enjeux économiques majeurs (Châtelaillon-Plage), une alternative aux barrages de béton peut être l'emploi de méthodes dites "souples". Leur principe se fonde sur un rééquilibrage artificiel du bilan sédimentaire et (ou) l'utilisation de processus dynamiques naturels. On peut regrouper dans cette catégorie toutes les techniques de rechargement (par camions, refoulement hydraulique, by-pass, etc.), ainsi que les techniques de drainage des plages (de type "éco-plage") (Ministère de l'Aménagement du Territoire et de L'Environnement, 1998).

3.c Accompagner le recul, quand les enjeux et la sensibilité des populations le permettent…

Une autre alternative consiste à réduire la vulnérabilité en détruisant (Criel-sur-Mer) ou déménageant (Awala-Yalimapo) certains enjeux.

A Criel-sur-Mer, on a en effet paré au pire en détruisant, en mars 2006, onze maisons menaçant de s'effondrer du haut de la falaise. A Awala-Yalimapo, les Amérindiens, premiers occupant du littoral guyanais, ont déplacé et reconstruit à plusieurs reprises les maisons du village en fonction de la dynamique côtière. En adoptant, un mode de vie semi-nomade, ils s’adaptaient aux mouvements de la nature littorale1.

Cette option du « retrait » ou « repli stratégique », traditionnelle dans certaines cultures et récemment favorisée par les politiques publiques dans d’autres (loi Barnier de 1995), offre une possibilité de sortir de la logique des « coups partis ». De plus, les retombées médiatiques de la destruction de bâtiments qu’on pensait immuables devraient avoir une action dissuasive et pédagogique. Les coûts de déconstruction étant supportés par la collectivité, on peut même espérer une progressive prise de conscience qui limiterait le désir de construire en dur à proximité immédiate de la côte. Officiellement prônée par l’Etat français depuis une dizaine d’années, pour certaines situations où les enjeux sont limités, cette option du retrait est encore rarement envisagée par les élus locaux.

Ces trois alternatives sont aujourd’hui clairement exposées par l’Europe (Commission européenne, 2004) et par l’Etat français qui finalise actuellement un guide de la gestion de l’érosion côtière à usage de ses services déconcentrés et des élus locaux (Guide de gestion du trait de côte, CETMEF, sous presse). Dans ce contexte et dans l’optique d’un développement durable, la nécessité de faire des choix pour construire de véritables projets de territoires côtiers apparaît cruciale. L’étude de la vulnérabilité globale est un outil qui devrait permettre d’éclairer ces choix.

4- Analyser la vulnérabilité dans toutes ses composantes

La vulnérabilité globale apparait en effet comme un élément-clé dans l'élaboration de stratégies de gestion à long terme de la côte.

Les recherches sur les risques par l'approche de la vulnérabilité sont chères aux géographes. Cette notion implique en effet une conception multidimensionnelle du risque qui permet d'estimer "la fragilité d’un système dans son ensemble" (D'Ercole et Pigeon, 1999). Ainsi, la vulnérabilité caractérise une société (ou un individu) soumis à un risque, en fonction de facteurs conjoncturels (aléa) mais aussi des facteurs structurels, déterminés par le contexte socio-économique, culturel, fonctionnel et institutionnel d'un lieu et d'une époque.

Contrairement à beaucoup d’approches qui séparent les aléas d’un côté, comme fait de nature, à la vulnérabilité de l’autre, comme fait de société, nous pensons que les aléas entrent pleinement comme élément constitutif de la vulnérabilité. Déterminant l'exposition aux risques et les prédispositions du site, ils influent en effet directement sur le degré global de vulnérabilité. Cette approche globale de la vulnérabilité permet de dépasser la dichotomie nature/société en inscrivant le risque au sein de l'écoumène.

La vulnérabilité globale aurait selon nous quatre composantes principales : les aléas (phénomènes naturels parfois influencés par l’action humaine, comme l’érosion des falaises, la submersion des cordons dunaires, etc.) ; les enjeux (les personnes et les biens exposés aux aléas) ; la gestion (politiques publiques de prévention et équipements de défense contre la mer) ; et la perception (conscience du risque, attachement au territoire, capacité d’adaptation et de résilience, etc.) (Meur-Férec et al. 2003 et 2004 ; Meur-Férec 2006). Ces quatre composantes interdépendantes se combinent pour créer un niveau de vulnérabilité globale.

L’étude approfondie de ces quatre composantes de la vulnérabilité vise à éclairer des choix stratégiques pour la gestion à long terme des côtes en érosion. Vers quelle défense face à la mer ? Vers quel repli stratégique ? Les réponses sont bien sûr multiples et les choix ne reviennent pas aux scientifiques. Il peut cependant être utile aux décideurs de distinguer plusieurs situations selon les paramètres constitutifs de la vulnérabilité. La recherche d’indicateurs pertinents et opérationnels pour établir un diagnostic de vulnérabilité est en effet une première étape vers une démarche systémique de gestion durable de ces risques côtiers.


Figure 2 : Schéma du "système vulnérabilité".

En outre, cette approche globale de la vulnérabilité permet de relativiser ses différentes composantes. Ainsi, bien qu'il soit consubstantiel au risque, l’aléa n’est pas le principal facteur de vulnérabilité et son étude, isolée des autres composantes, ne suffit pas à constituer une étude de risque. D’autre part, les choix politiques de localisation des enjeux (constructions nouvelles par exemple) et de gestion des risques (mise en place des Plans de Prévention des Risques, attribution des permis de construire, etc.) jouent un rôle essentiel dans la production de territoires côtiers à risques et constituent un levier majeur de réduction de la vulnérabilité. Enfin, la perception des risques par les habitants et les gestionnaires du territoire est une composante longtemps négligée, mais qui se révèle de plus en plus incontournable pour comprendre les logiques sociales sur un territoire et donc s’orienter vers une « bonne gouvernance » des risques. Par exemple, des enquêtes conduites en 2004 sur la Côte d’Opale (PNEC), en 2008 à Rémire-Montjoly (Agence Régionale d’Urbanisme et d’Aménagement de la Guyane) et en 2009 sur le littoral du Languedoc-Roussillon (ANR Miseeva) révèlent que beaucoup d’occupants des zones les plus exposées seraient prêts à déménager sous conditions. De telles informations permettent d’orienter les choix et ouvrent de nouvelles perspectives d’action.

Malgré un investissement important en matière de recherche ces dernières années (de nombreux programmes européen et français, avec l’ANR par exemple, sont orientés sur ces problématiques), une doctrine générale assez clairement établie et un dispositif d'acteurs et d'outils important, la gestion des risques côtiers révèle de très nombreux problèmes sur le terrain.

5- Les freins à une gestion durable

On constate en effet dans la pratique, des freins, des biais, voire des blocages qui nuisent à une gestion durable du rivage. Ces obstacles tiennent notamment aux divergences d'échelles spatio-temporelles de la prise en compte des risques, à l'imbrication de problématiques impliquant l'intérêt général et les intérêts particuliers, aux problèmes d'articulation entre le local et le global…

En effet, l’intérêt général, dont est théoriquement garant l'État, ne se situe pas à la même échelle spatiale et temporelle que les intérêts collectifs défendus par les élus locaux.

Ainsi, un maire qui cherche à défendre les riverains face à l'érosion côtière, raisonne le plus souvent à l'échelle de sa commune et à une échelle de temps relativement courte (son mandat, voire sa vie). Pour tenter de faire participer financièrement la collectivité publique à la défense du rivage contre l'érosion (construction de digues, enrochements, réensablement…), il mobilisera souvent beaucoup d'énergie et de bonne foi. Sa position répond à sa mission de représentation et de défense de ses administrés. Adopter une politique de retrait du territoire menacé, sans même avoir essayé de le défendre, apparaîtrait comme un renoncement de sa part, voire une défaillance. Cet extrait de la Voix du Nord du 27/09/2001 concernant l'érosion de la falaise urbanisée de Wimereux est révélateur : "Ce qui les intéresse (les résidents) c'est que les élus prennent une fois pour toutes, et définitivement, leurs responsabilités. Autant dire qu'ils ont les yeux fixés sur la mairie. Les responsabilités des élus locaux, souvent perçues comme écrasantes, associées aux pressions exercées par les électeurs pour défendre leurs biens contre la mer et/ou rendre leurs terrains constructibles, les placent en situation délicate lorsqu’il s’agit de gérer des problèmes d’érosion-submersion côtière. On retrouve cette difficile position des élus dans les problèmes de construction en zone inondable. La gestion globale de l'eau est souvent vécue comme une nouvelle contrainte par les usagers, en termes d'urbanisme par exemple. Les élus doivent prendre leurs responsabilités pour refuser ou ne pas accorder leur soutien à la délivrance d'un permis de construire ou un certificat d'urbanisme dans des zones inondables ou susceptibles de l'être. (…) La gestion des problèmes liés à l'eau ne peut pas être payante sur le plan électoral. (Scarwell et Lagagnier, 2002).

Sur la côte, la construction d’ouvrages de protection coûteux tente naturellement les élus puisque ces travaux réduisent la vulnérabilité, tout en préservant et même en accroissant les enjeux (la valeur d’un bien solidement protégé et bénéficiant de la proximité immédiate de la mer est évidemment majorée). D'un autre côté, celui de l'État et de ses services, s'acharner à protéger quelques constructions privées par des travaux pharaoniques, financés sur des fonds publics, s'oppose au principe de défense de l'intérêt général et de développement durable dont ils sont garants. Ces différences de logique, selon le niveau de décision auquel se fait le raisonnement, expliquent de nombreux blocages et donc des retards dans l'application des textes et particulièrement des Plans de Prévention des Risques Littoraux.

Le non encadrement des opérations de défense côtière doit être également considéré comme un frein à une bonne gestion. Par exemple, les riverains de la plage de Montjoly, pour lutter contre l’érosion, ont mis en œuvre des défenses côtières individuelles au droit de leur propriété sans autorisation d’occupation du DPM et sans étude technique préalable des caractéristiques physiques des enrochements. Il en résulte des actions menées au coup par coup en fonction des disponibilités financières des propriétaires. Ces interventions reposent sur la défense d’intérêts particuliers et vont à l’encontre d’une gestion durable et planifiée de la frange côtière.

CONCLUSION

Bien que les freins soient puissants et que certaines pratiques non durables restent tenaces, il semble que des avancées majeures soient en cours dans la perception et la gestion des risques côtiers.

D'une part, même si cette vision ne fait pas encore l'unanimité, la côte tend à être reconnue comme territoire à risques. Cette reconnaissance du risque comme un des caractères intrinsèques de la côte est un point essentiel à toute politique de prévention. Certes, cette identification reste encore trop cantonnée aux spécialistes de la gestion du littoral, mais le renforcement des liens entre scientifiques et praticiens, ainsi que la médiatisation de phénomènes associés au changement climatique, contribuent à diffuser le discours.

D'autre part, seconde avancée majeure, l'option du retrait devient envisageable et de plus en plus politiquement correcte. Il devient désormais possible de parler de cette possibilité devant un public d'élus locaux sans systématiquement provoquer un tollé. Cette évolution, au moins dans le discours, semble un signe extrêmement révélateur d'une évolution qui va dans le sens d'une gestion raisonnée des territoires côtiers.

A court et moyen terme, dans les prochaines décennies, la solution de défense contre la mer sera probablement encore souvent choisie car les forces économiques et culturelles d'appropriation du territoire côtier pèsent lourdement sur les décisions. Là où les enjeux économiques, sociaux, patrimoniaux seront jugés forts, l'État participera probablement au financement au nom de la défense de l'intérêt général. Le développement du recours à la solution du retrait demandera une évolution de la société qui ne semble pas encore vraiment prête, malgré des avancées certaines, à accepter cette issue. Quelle que soient les options choisies, il faut s'attendre dans les prochaines décennies, en raison du rythme soutenu de la construction sur les côtes, à une multiplication des cas critiques. Persister à vouloir s’installer au plus près de la mer, ou à maintenir le bâti existant, implique des coûts spécifiques et donc des choix de territoire qui méritent une attention particulière.

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1 Aujourd’hui, en raison de la politique de sédentarisation menée à partir de la fin des années 1960, leur capacité de résilience est sensiblement réduite.


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