Venise ville de mer : jusqu’à quand ?
Paolo Antonio Pirazzoli
CNRS-UMR 5891, Laboratoire de Géographie PhysiqueTitre de la communication

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Venise ville de mer : jusqu’à quand ?


Paolo Antonio Pirazzoli

CNRS-UMR 8591 Laboratoire de Géographie Physique

1 Place Aristide Briand, 92195 Meudon


Résumé. Venise a été construite sur l’eau, au milieu d’une lagune, pour s’abriter des invasions barbares sur la terre ferme. L’eau qui l’entourait, remplaçant les murailles des autres villes médiévales, a été pendant longtemps sa principale défense contre les envahisseurs. De nombreuses rivières, qui débouchaient dans la lagune, menaçant de la combler par leurs sédiments, ont dû être déviées en mer aux XVIe et XVIIe siècles. L’érosion marine menaçant les cordons littoraux, de puissantes défenses littorales (les  Murazzi ) ont été mises en place au XVIIIe siècle. Ainsi, jusqu’à la chute de la Sérénissime, un délicat équilibre a pu être maintenu entre la lagune et la mer.

A partir de la deuxième moitié du XIXe siècle ces équilibres ont été rompus par la construction de digues et par l’approfondissement des passes lagunaires et des principaux chenaux de navigation. Ces creusements, qui permettaient le passage de bateaux toujours plus grands, facilitaient aussi la propagation de la marée et des surcotes marines d’origine météorologique à l’intérieur de la lagune. La situation a été aggravée au XXe siècle par une légère montée naturelle du niveau de la mer et par la subsidence provoquée par l’extraction d’eau de nappes phréatiques pour l’industrie de Marghera. Ainsi, à partir des années 1960, le phénomène de l’acqua alta (inondation occasionnelle des parties basses de la ville) a commencé à être plus fréquent que par le passé.

Après l’exceptionnelle inondation du 4 novembre 1966, l’État italien a voté en 1973 une loi spéciale prévoyant, entre autres, le rétablissement de l’équilibre hydro-géologique et la diminution des niveaux de la marée dans la lagune. Une autre loi de1984 envisageait aussi la possibilité de construire aux passes lagunaires, contre les acque alte exceptionnelles, des barrages réglables qui auraient dû être « expérimentaux, réversibles et graduels ».

Si les pompages des nappes souterraines et la subsidence anthropique ont été rapidement maîtrisés, par contre rien n’a été fait pour diminuer la profondeur des canaux de navigation. Quant à l’étude des barrages, elle a été confiée au Consorzio Venezia Nuova (groupement d’entreprises privées) qui, pendant deux décennies, s’est trouvé en situation de monopole non seulement pour l’étude, mais aussi pour l’exécution du projet MOSE (MOdello Sperimentale Elettromeccanico), auquel le Consorzio a abouti. Chaque élément de ce projet gigantique (78 écluses de 20 m de large) reposerait sur le fond en temps normal et pourrait se soulever par injection d’air comprimé.

Entre temps, depuis le début des années ’80, la mairie de Venise a mis en place un système de prévision de l’acqua alta, avec des dispositifs d’alerte de la population et des passages piétonniers surélevés le long de certains circuits de la ville. Des travaux ont aussi été entrepris pour rehausser le sol de certaines parties basses de la cité.

En 2001, le gouvernement Berlusconi décidait de mener à son terme le projet MOSE et, en 2003, le premier ministre Berlusconi, sous la protection de la police pour tenir à distance les contestataires, posait la première pierre du projet. Le MOSE restait très contesté à la fois par la mairie de Venise et par les associations écologiques et de sauvegarde, à cause de ses lourds impacts sur l’environnement. Divers projets alternatifs proposés par la mairie de Venise n’ont même pas été pris en considération par le gouvernement italien.

Le défaut majeur du projet MOSE est qu’il ne tient pas suffisamment compte de l’élévation du niveau de la mer prévue pour le siècle actuel par les modèles climatiques. Puisque d’étroits passages resteraient ouverts entre les écluses (afin qu’elles puissent osciller avec les vagues, indépendamment les unes des autres), la fermeture des passes ne serait pas étanche et de l’eau de mer continuerait à pénétrer dans la lagune; la pluie et le débit des rivières contribueraient également à élever le niveau de l’eau lagunaire lorsque les écluses seraient fermées. Avec une élévation du niveau de la mer, les durées de fermeture des écluses devenant plus longues, l’acqua alta ne serait pas éliminée. Il suffirait d’une élévation du niveau marin dépassant une trentaine de centimètres pour que la situation devienne vite intenable. Il faudrait alors démanteler le MOSE, dans l’hypothèse où ce projet qui n’est pas reversible aurait enfin été achevé, et créer un système de protection plus adéquat pour Venise, en permettant une séparation étanche entre la lagune de la mer. Après un millénaire et demi d’existence, la vie maritime de Venise risquerait alors de toucher à sa fin.


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ffs