Mer Noire, Mer Caspienne : deux mers entrouvertes dans le nouveau « grand jeu ».
Jean Radvanyi
directeur du Centre franco-russe de recherches à Moscou
Résumé
Deux mers « entrouvertes » aux multiples enjeux.

Cela peut paraître étrange de parler de mers « entrouvertes ». Pourtant la situation des mers Noire et Caspienne s’y prête : question des détroits pour la mer Noire avec la nouvelle politique turque visant à « réviser » le traité de Montreux sur les droits de passages. Question du partage de la Caspienne entre ses nouveaux riverains, des voies d’accès ou plutôt des voies d’exportation pour ses hydrocarbures : rôle et statut du canal Volga-Don ; bataille des tubes etc.


Dans les deux cas nous avons à faire à des écosystèmes marins particuliers, fonctionnant tous les deux dans une certaine autonomie du système marin mondial avec des conséquences écologiques redoutables : pollution des deux mers, baisse des populations de poissons (esturgeons) présence en dessous de 200 m de sulfure d’hydrogène et problème d’échanges entre eaux de surface et de fond (eaux anoxiques, euxinisme présence d’hydrates de gaz ? ) ; problème d’invasion biologique par des algues et autres espèces « importées » ; pollution par les fleuves riverains surexploités (Danube, Don, Volga, Oural) etc. enfin pour la Caspienne, l'oscillation du niveau de la mer : après une baisse de 3 m. (1935-77), il est remonté de 2 m en 10 ans, détruisant maintes infrastructures portuaires ou touristiques. Rien ne permet de penser que sa stabilisation depuis deux ans soit définitive...  


C’est enfin la situation géostratégique de ces deux mers qui en fait un enjeu crucial, sur le flanc sud de la Russie, offrant l’accès vers le nord du « Grand Proche Orient », zone particulièrement disputé, indépendamment de la présence d’hydrocarbures, pour son rôle de « coin stratégique » entre l’Europe, les Etats-Unis et l’Asie centrale, la Chine, le nord de l’iran et de l’Afghanistan. Dans les deux cas, on voit des frontières ou des zones disputées (détroit de Kertch, Crimée, eaux maritimes Géorgie/Abkhazie.. ; eaux maritimes Iran/Azerbaïdjan) avec dans chaque cas des menaces militaires, des exemples d’arraisonnement, des batailles de cartes.

LA MER NOIRE
        Figée depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans un statut de mer-frontière, partagée entre l’URSS et ses alliés d’un côté, la Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, de l’autre, la Mer Noire redevient une zone d’intense activité géopolitique et économique. L’URSS n’a pas encore éclaté quand le président turc Turgut Özal lance, en 1990, l’idée d’une coopération économique en mer Noire. Ce projet est concrétisé par la signature, le 25 juin 1992 au sommet d’Istanbul, de la “Déclaration du Bosphore” qui crée la Zone de Coopération Economique en Mer Noire (ZCEMN) entre onze Etats (Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Bulgarie, Géorgie, Grèce, Moldavie, Roumanie, Russie, Turquie, Ukraine). Cinq d’entre eux (Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Grèce, Moldavie) ne sont pas directement riverains mais ont été conviés comme Etats fondateurs du fait de leurs intérêts économiques et géopolitiques dans cette région.
        La naissance de cet ensemble régional témoigne d’abord de la volonté turque de retrouver un rôle international alors qu’Ankara redécouvre les peuples turcophones de l’ex-URSS : trois d’entre eux (les Azéris mais aussi les Gagaouzes en Moldavie et les Tatars de Crimée) sont directement concernés par la ZCEMN. De ce fait, il s’agit là d’un affaiblissement objectif de la position russe et cette naissance constitue un des premiers exemples concrets de la volonté d’émancipation des ex-républiques fédérées soviétiques qui y voient une façon de sortir des relations exclusives avec Moscou. Sans doute les résultats concrets de cette association sont-ils modestes, essentiellement des accords de coopération culturelle, écologique (“Plan d’action stratégique pour la mer Noire” adopté en novembre 1996) et quelques projets économiques. Toutefois on peut considérer que c’est en marge de la ZCEMN que sont apparus plusieurs processus qui marquent d’un jour nouveau les équilibres géopolitiques dans cette aire : plusieurs des pays riverains (les trois Etats caucasiens mais aussi l’Ukraine, la Roumanie, la Bulgarie, la Moldavie) sont associés au projet TRACECA parrainé par l’U.E et qui vise à offrir des alternatives de transports entre les rives orientales et occidentales de la mer Noire, sans passer par la Russie. De même, c’est dans ce cadre qu’ont été discutés divers projets de transport d’hydrocarbures (par la Turquie, mais aussi par les Balkans ou la Grèce) visant à éviter le passage par le détroit du Bosphore de plus en plus surchargé.
        Affaiblie par ces exemples d’émancipation de ses anciennes dépendances, la position russe demeure cruciale. L’intérêt de Moscou pour cette porte stratégique vers les “mers chaudes” est ancien et les autorités russes ont âprement défendu leurs positions en Crimée (règlement du partage de la flotte militaire et maintien d’une base russe à Sébastopol) ou réagi vigoureusement au rapprochement entre l’OTAN et l’Ukraine (manœuvres navales conjointes en 1997) ou la Géorgie (guerre d’août 2008). Conscient de l’importance de cette façade maritime par où doit s’écouler une part importante des hydrocarbures de la Caspienne, Moscou évoque toute une série de projets de développement de nouveaux ports sur sa portion du littoral, les plus sérieux demeurant l’extension des ports de Rostov sur le Don et de Novorossiisk, premier port russe sur la mer Noire du fait de son important trafic pétrolier. La Russie résiste pieds à pieds aux tentations turques de remettre en cause la Convention de Montreux (1936) sur les droits de passage par les détroits. Le maintien de foyers de tension dans plusieurs pays (Transnistrie en Moldavie, Crimée, Abkhazie) témoigne à sa façon de la volonté russe de maintenir la pression sur ses partenaires, ce qui les a conduit à exprimer leur mécontentement au sein du GUAM (association créée en 1997 sous la houlette des USA réunissant la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie contre la politique russe vis à vis des territoires sécessionnistes).
        Pourtant, d’autres facteurs pourraient permettre de dépasser ces rivalités. La Turquie est profondément marquée par le report de sa demande d’adhésion à l’UE. Cela a conduit Ankara à être plus attentive à diverses propositions russes de développement d’un système énergétique (fourniture d’électricité, de gaz, projet Blue Stream). Lors du récent voyage de V. Poutine à Ankara, en août 2009, les Turcs se sont montrés intéressés par le projet South Stream (gazoduc de Russie vers la Bulgarie), pourtant concurrent du projet européen Nabucco. Encore faudrait-il que Moscou clarifie sa stratégie vis à vis de ses frontières méridionales en acceptant définitivement de troquer une politique de pression militaire instrumentalisant les conflits locaux pour une véritable ouverture économique et diplomatique. 


LA MER CASPIENNE

Depuis 1991, les hydrocarbures de la mer Caspienne (Plus vaste lac endoréique du monde avec ses quelques 380.000 km2) suscitent un engouement exceptionnel. Au-delà des querelles juridiques entre Etats riverains, leur contrôle oppose les Russes, maîtres de cette région depuis le début du 19è siècle, et les Américains. Ceux-ci ont fait de cette zone, jouxtant le « grand moyen Orient » qu’ils tentent de recomposer plus au sud, une de leurs régions d’intérêt stratégique. C’est le début du nouveau « grand jeu ».


        Longtemps considéré comme un espace marginal à l'usage exclusif de l’URSS et de l’Iran, elle revient au centre des stratégies économiques et géopolitiques mondiales alors que l’URSS éclate. C’est que les trois nouveaux Etats riverains (Azerbaïdjan, Kazakhstan et Turkménistan), outre qu’ils entendent bien prendre toute leur part de l’exploitation de ses richesses, sont trois Etats enclavés pour lesquels la question de l’ouverture au monde est vitale. Or ce redécoupage intervient alors que l’on (re)découvre un potentiel pétrolier apparemment sous-estimé par les soviétiques. Il n’est cependant pas facile départager les motivations des différents acteurs, entre l’intérêt économique réel, le souhait d’aider des nouveaux Etats indépendants à développer leur économie ou la volonté d’affaiblir la Russie dans une de ses marges traditionnelles tout en confirmant l’isolement de l’Iran qui demeure une des pierres angulaires de la politique américaine.
        Le débat sur le statut de la Caspienne, mer fermée ou lac, est un vrai-faux débat. Du fait de son étroitesse relative, l’application stricte des traités communément établis dans les deux cas n’entraînerait guère de différences, l’enjeu réel étant la délimitation de la ligne de partage des eaux territoriales dans quelques zones contestées du fait de leur richesse présumée en pétrole : entre Russie et Kazakhstan au nord, entre Azerbaïdjan et Turkménistan au droit de Bakou. Ce débat n’a d’ailleurs pas empêché les riverains de lancer chacun des stratégies de mise exploitation du domaine off-shore, avec l’appel systématique à des majors occidentaux. La première tentative date de l’époque soviétique quand Gorbatchev fait appel à l’américain Chevron pour exploiter le gisement de Tenguiz au Kazakhstan.

La « redécouverte » de l’or noir


C’est fin 1993 que les majors pétrolières occidentales redécouvrent la région, quand le nouveau président de l’Azerbaïdjan, Heidar Aliev négocie le « contrat du siècle », la concession des gisements déjà connus ou à explorer. Très critique de la politique russe au Karabagh, il choisit alors clairement une politique pro-occidentale comme seule garante de l’indépendance de son pays.

En quelques années, des milliards de dollars d’investissements étrangers affluent vers Bakou. Des rumeurs démesurées circulent sur les réserves de ce « nouveau Koweit ». Or les forages offshore dans le secteur azéri s’avèrent décevant sur le plan pétrolier, ne révélant à ce jour qu’un nouveau grand gisement de gaz (Shakh Deniz, découvert en 1999). Le pétrole est au Kazakhstan alors que l’essentiel des réserves de gaz est au Turkménistan. Mais alors que les Etats riverains se disputent sur la façon de partager les ressources de la Caspienne (selon qu’on la définisse comme une mer ou un lac), les Américains choisissent Bakou comme pivot de leur stratégie d’exportation.


La bataille des tubes


Dès 1994 c’est une véritable bataille qui s’engage entre Américains et Russes pour le contrôle de l’évacuation du pétrole et du gaz caspiens. Les Occidentaux ne veulent pas que le désenclavement pétrolier de ces nouveaux Etats ne dépende que des voies russes, celle de Bakou-Novorossiisk (passant par Grozny et la Tchétchénie) et celles qui relient déjà les gisements kazakhs et turkmènes au réseau russe. Le président Clinton lui-même s’engage pour développer une alternative méridionale. Toute solution par l’Iran, de loin la moins coûteuse, étant rejetée par Washington, et alors que les Russes (avec Chevron et les Kazakhs) construisent rapidement un nouvel oléoduc entre Tenghiz et Novorossiisk (il est ouvert dès 2001), les Américains persuadent British Petroleum et les gouvernements azéri et géorgien de construire l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, port turc sur la méditerranée. Il ouvre en mai 2005, permettant d’éviter le passage par le Bosphore écologiquement risqué.

La Russie perd alors définitivement le monopole du contrôle sur l’évacuation des hydrocarbures caspiens, un des objectifs stratégiques américains. Azerbaïdjan et Kazakhstan ont désormais le choix entre plusieurs offres de transit : par le nord et les réseaux russes bientôt prolongés par une voie bulgare vers la Grèce ou par le sud, la Géorgie et la Turquie. Mais si elle n’a pu empêcher la construction de voies alternatives, la Russie entend bien conserver son rôle. Après la mort du « Turkmenbachi », le président turkmène, fin 2006, Moscou semble l’emporter en concluant un accord sur l’exportation de l’essentiel du gaz et du pétrole kazakh, ouzbek et turkmène. Mais Américains et Européens ne s’avouent pas vaincus et continuent de faire pression pour capter une partie de ce flux vers la Turquie, condition indispensable au lancement du projet « Nabucco » d’approvisionnement en gaz de l’Europe par un réseau évitant la Russie.

        Confiné dans son isolement, l'Iran a vivement réagit à son exclusion de certains consortiums par l'Azerbaïdjan  suite aux pressions américaines. On a vu alors se constituer deux fronts : l'un associe la Russie et l'Iran (ils développent plusieurs projets de lignes maritimes entre leurs ports) et sur certains points le Turkménistan qui exporte un peu d'hydrocarbures vers l'Iran. L'autre, soutenu par les  occidentaux associe l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Les polémiques entre les riverains ont pratiquement empêché que le Conseil de coopération en mer Caspienne, analogue à l'association des Etats de la mer Noire et créé en 1996 ne prenne réellement forme. La situation s’est clarifiée au nord avec les accords Russie/Kazakhstan/Azerbaidjan mais demeure très incertaine au sud (Azerbaïdjan / Turkménistan et encore plus iran/Azerbaïdjan).

        Si l'on peut comprendre les espoirs de certains riverains qui n'ont pas manqué de faire miroiter auprès de leur population la perspective d’un "second Koweit", plusieurs analyses ont vite révisé les prévisions à la baisse : les réserves actuellement prouvées sont de 2,3 milliards de t. de pétrole et 7.500 milliards de m3 de gaz soit respectivement 2,5 et 16,4 % des réserves du Moyen-Orient... La mise en oeuvre des champs off-shore sera coûteuse et une partie des champs les plus prometteurs, au Kazakhstan, pose de redoutable problèmes techniques (présence d'eau et de soufre). Enfin avec la multiplication des tubes (Bakou-Soupsa, la voie russe (un tube entre le nord kazakhe et Novorossiisk) la réalisation du BTC Bakou Ceyhan, et maintenant, les tubes chinois, on arrive dans une situation où certains tubes ne fonctionnent pas à pleine capacité.
        La baisse des investissements constatée depuis la baisse des cours renforce les craintes de crise économique et sociale chez plusieurs des riverains. Après le mythe du second Koweit et de la Route de la soie du XXIè siècle, le réveil pourrait être difficile et peut être est-il grand temps de mettre l'accent sur d'autres aspects de l'économie caspienne quelque peu oubliés et menacés par le tout pétrole : la pêche (en particulier celle de l'esturgeon et la production de caviar déjà affaiblie par la pollution endémique), le commerce et les autres activités industrielles que le projet TRACECA pourrait relancer. Mais il faudra tenir compte d'une dernière incertitude,


Au-delà du pétrole, des enjeux stratégiques globaux


L’afflux de pétrodollars dans la région n’est pas univoque. Les clans au pouvoir, les capitales, vitrines du capitalisme pétrolier, accaparent l’essentiel de cette manne. Plusieurs Etats dont l’Arménie, demeurent à l’écart de ce développement et le jeu d’alliance induit par les choix américains a eu un rôle majeur dans le blocage du conflit du Karabagh et l’apparition d’un axe nord-sud Moscou-Erevan-Teheran, s’opposant à l’axe ouest-est, Washington-Ankara-Tbilissi-Bakou. Dès les années 1993-95, il paraît clair qu’au-delà du contrôle des hydrocarbures, le classement de cette zone parmi les régions d’intérêt stratégique américain vise à un affaiblissement durable de la Russie, au découplage des pays du sud de l’influence moscovite. En constituant un nouveau corridor d’alliés fidèles ou de nouveaux clients, entre la Turquie et le Kirghizstan, les USA enfoncent un coin stratégique entre la Russie au nord, l’Iran, et le proche Orient au sud, en direction du Sinkiang, une des zones les plus sensibles de la Chine.

Mais le résultat à long terme de ce nouveau « grand jeu » n’est pas encore stabilisé. Obnubilés par les projets occidentaux, les observateurs européens ne doivent pas oublier que cette région est proche d’un autre centre majeur de développement qu’est l’ensemble asiatique avec la Chine et l’Inde. Déjà plusieurs tubes permettent aux Kazakhs de vendre leur brut à leur grand voisin de l’est. Déclanchée par les Américains, l’ouverture de la région caspienne pourrait bien être à l’avenir beaucoup plus large que ne l’escomptait ses promoteurs initiaux.


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ffs