Plages urbaines et touristiques, entre naturalité hivernale et domestication estivale
Jean RIEUCAU
Professeur Université Lyon 2
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Les géographes réservent une place généralement marginale aux questions de nature et d’environnement urbains. Si l’eau continentale, l’air, le sol, le « minéral », le vivant, au sein des parcs et jardins alimentent certains écrits, en revanche, la biologie marine, la place de la nature sur les littoraux urbains, concernent fort peu les géographes. Que penser du milieu marin, de la plage maritime, comme objets de nature dans le territoire de la ville ?

Dans les villes et stations littorales, le vivant participe de la présence de la mer, qui impose la nécessité contradictoire, à la fois d’en protéger la biodiversité, d’en contenir la dynamique, de tenter de la domestiquer. Même au sein de zones littorales hyper-urbanisées, en particulier en saison hivernale, au printemps et à l’automne, la plage maritime et l’avant côte proche demeurent une nature à forte biodiversité animale et végétale.

La plage maritime urbaine représente le contact de la station, avec la nature marine positionnée en marge de l’écoumène. Ce contact terre/mer, difficile à aménager, fait l’objet, en saison estivale, de tentatives de domestication, d’artificialisation, par les aménageurs, les urbanistes, les paysagistes. Par contre en période hivernale, la plage reprend un caractère davantage naturel (recolonisation par les végétaux, par certains mollusques) nécessitant le démontage des équipements récréatifs sur l’estran sableux, provoquant une détérioration du mobilier urbain, une altération de la voirie, sur le front de mer.

Le bon déroulement de la saison touristique dépend d’opérations lourdes de réensablement, de rechargement, de maintenance des plages, qui interviennent au printemps, durant l’avant saison. Dans les grandes stations, dès le mois d’avril, les équipes municipales d’entretien collectent les déchets solides qui constituent la laisse de plage, matérialisée par une ligne parallèle au rivage, faite de débris (coquillages, bois flottés, branchettes, algues, déchets de verre, plastique…) laissée par la haute mer, déposée par une houle, accumulée par la dérive littorale.

En saison estivale, dès 23 heures, les tracteurs cribleurs (peignage du sable en profondeur au moyen de lames souples) opèrent du bas jusqu’au haut de plage. Ils récupèrent les déchets solides laissés par les baigneurs (30% de l’ensemble), tamisent et oxygènent le sable et comme les dameuses des stations de ski, nivèlent le support sableux pour l’usage du lendemain matin. Véluves, douches, plans inclinés d’accès à la plage, sont également désinfectés. Puis, le principal travail de collecte des ordures intervient vers 6 heures du matin. Il se concentre sur le trait de côte, les flots apportant 70% des déchets qui proviennent des embarcations, des cours d’eau, d’autres plages, amenés par les houles et la dérive littorale. Sable et galets peuvent être pulvérisés de produits désinfectants, par voie terrestre ou depuis des embarcations. L’entretien estival quotidien du trait de côte et de l’estran vise également à en réduire les dangers naturels dus à certaines espèces animales (vive, huître, oursin, anémone de mer, méduse).

En période hivernale, sur le littoral méditerranéen européen, la plage reprend son caractère davantage naturel, non entretenu. Les houles hivernales entraînent une submersion des estrans, un envahissement par l’eau salée des hauts de plage végétalisés. La fréquence des tempêtes nécessite un démontage des équipements de plage, une évacuation vers des serres proches, des bacs contenant les palmiers, dans les stations ayant fait le choix de cette  nature dite « mobile ». Sur le front de mer, la dynamique marine occasionne des dégâts sur les promenades maritimes : projections de sable, de galets, de débris divers, altération de la voirie, de l’éclairage et du mobilier urbain.

Au début du XXIe siècle, dans le monde, les grandes stations touristiques côtières tendent à faire de leurs plages urbaines, des espaces publics voués à des pratiques récréatives hybrides (loisirs, sport, tourisme) et de manière croissante, des lieux d’urbanité, alternatifs aux espaces centraux.

La temporalité des usages d’une plage oppose d’une part, la double fonctionnalité hors saison/saison estivale, d’autre part, en été : la dichotomie croissante des pratiques diurnes/nocturnes. Les plages des stations balnéaires espagnoles de la Méditerranée (Benidorm, Marbella, Torremolinos, Cullera, Gandia, Salou), en dehors de la saison (novembre à avril), les fins de semaines, surtout le dimanche, sont utilisées par les résidents permanents, par les usagers régionaux, tel un parc public (vélo tout terrain, activités sportives en particulier jogging, promenade…). En saison, de juin à octobre, la forte intensité de la fréquentation, le caractère ininterrompu des usages différenciés et successifs, diurnes et nocturnes, 24 heures durant, font des plages méditerranéennes, un des espaces publics urbains, ouverts, les plus utilisés.

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