L’ANIMAL DANS LES MODES D'HABITER URBAIN

Nathalie BLANC

Chargée de recherche CNRS - UMR LADYSS

 

L'article complet

étudier la place de l’animal en ville valorise des aspects peu connus des modes d’habiter et de la ville. Les représentations et pratiques de l’animal ont fait l’objet d’une centaine d’entretiens à Rennes, à Lyon et à Paris auprès de citadins, habitants de quartiers aux morphologies diverses sur le plan urbain et social. On a distingué'8e les animaux désirés de ceux qui ne le sont pas, distinction au caractère opératoire pour l’analyse urbaine.

Les animaux désirés sont essentiellement les animaux familiers. Pour certains citadins, d’autres, tel le chat errant, appartiennent à cette catégorie. La présence des animaux familiers, devenue plus nombreuse et plus visible, tend à engendrer de nombreux conflits. Ces conflits sont révélateurs d’un mode d’habiter. Ils montrent l’importance que les animaux ont prise dans la vie de la cité alors qu’ils ne sont plus utiles en ville : ils ne font partie d’aucun procès de travail. La présence de l’animal procède du seul choix de chacun et de l’idée qu’il contribue au bien-être urbain.


Les conflits mettent en cause propriétaires et non-propriétaires au sujet de la place de l’animal dans la ville, sur le plan matériel (crottes de chien, etc.) et idéel (l’animal en tant que substitut affectif). Au cœur de ces conflits, il y a le caractère d’être vivant de l’animal dans un espace vécu comme étant d’ordre humain : la ville.

Ces conflits font intervenir deux variables importantes : la question du propre et du sale ; la question de la souffrance. La première met en cause les usages en matière de propreté dans la ville et sa gestion. La deuxième concerne la distance entre homme et animal. Pour de nombreux citadins, il est important que la place de chacun soit respectée.

L’animal non-désiré, ce sont les autres animaux. Ils ne sont pas voulus dans la ville : ce rejet concerne la blatte, le rat, le pigeon... On observe que leur présence, hormis celle des blattes, est peu remarquée. Les citadins pensent que la ville est un espace fermé, réservé aux animaux, chats et chiens, introduits volontairement. L’animal non-désiré ne fait pas partie de ce qui a été défini comme étant la ville mais l’accompagne. Dans les représentations communes, la ville est un milieu artificiel où l’animal ne peut vivre qu’à condition d’être désiré.


La relation à ces deux catégories d’animaux a été explorée en l’articulant au vécu des lieux des citadins. On a voulu comprendre si les représentations de l’animal variaient en fonction de l’origine des personnes. Du point de vue du vécu des habitants, de leurs représentations de l’animal et de la nature, il existe un mode d’habiter rural différent du mode d’habiter urbain. Même si les différences tendent à s’atténuer.


On a voulu aussi comprendre les relations entre les représentations, les pratiques et le mode d’habiter. On observe que les représentations de l’animal sont dans un rapport dialectique au lieu. La blatte dans le logement est associée à la saleté. Le logement est un espace privé, intime, qui relève de la maîtrise de son occupant. La présence de cet insecte révèle un manque de contrôle. Ce n’est pas le cas, à l’extérieur. Le chat, à l’intérieur, est associé au confort du foyer. Il en montre la douceur. Le même, à l’exté'8erieur, est un pauvre chat errant, comparé au clochard. À la campagne, il redevient sauvage.

Les représentations diffèrent selon les lieux où se trouve l’animal, mais aussi selon le mode d’habiter. Ainsi, la blatte dénote plus la saleté dans un ensemble collectif déjà repré'8esenté négativement. Sa présence redouble les représentations du lieu. Elle sera considérée de manière plus inoffensive dans un immeuble d’un quartier bourgeois.

Lors de cette analyse, on a mis en avant la notion de culture de l’habiter. Selon les lieux vécus, habités, passés ou actuels, les modes d’habiter, s’élaborent des cultures propres à de petits groupes. Les comprendre nécessite de restituer la manière dont les différents modes d’habiter font sens pour l’individu, leur logique, telle qu’elle s’apprécie au travers des discours.

Analyser les cultures de l’habiter, c’est faire intervenir la question de la “ reproduction sociale ”, (l’héritage en matière d’habiter et l’avenir qu’on envisage pour ses enfants ou soi-même). C’est mettre en évidence le mode d’intervention des habitants dans la production d’un milieu durable. C’est montrer la façon dont les individus, au travers de leurs choix en matière d’habiter, expriment une autonomie, se construisent comme sujet ou se représentent comme personne.

En fonction des cultures de l’habiter, les représentations et pratiques à l’égard de l’animal diffèrent. Pourtant, on distingue toujours l’animal désiré de l’animal non-désiré. En effet, chacun rêve son milieu de vie et la maîtrise qu’il peut en avoir. La blatte ne fait pas partie de ce milieu de vie rêvé. Seul l’animal désiré, dans la mesure où il peut être maîtrisé, y est intégré.

Enfin, étudier la place de l’animal revient à s’intéresser aux représentations et pratiques à l’égard du vivant et de la nature. De ce point de vue, l’animal est un objet d’étude plus riche que le végétal. La pensée commune met en cause sa motilité, son autonomie. Ce qui fait qu’il perturbe l’ordre urbain et provoque des réactions de rejet.

De façon générale, l’animal en ville, désiré ou non, est peu ou pas associé à l’idée de nature. Pour les citadins, la ville est un milieu qui dénature l’animal. Il serait un “ mutant ”, il deviendrait agressif… L’animal familier est trop proche et dépendant de l’homme pour renvoyer à l’idée de nature. Seul l’oiseau, de passage en ville, peut être représentée comme élément de nature. Ces représentations renvoient à l’idée que la ville est un milieu technique, d’ordre humain. On constate une opposition entre les idées de ville et de nature.

En définitive, ces travaux montrent l’intérêt d’articuler différents niveaux d’analyse. Comprendre les problèmes d’environnement nécessite une théorie prenant en compte l’objectivité de la matérialité et son vécu subjectif et culturel.

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