LE PARTAGE DES EAUX EN MÉDITERRANÉE : L'AQUEDUC DU RHÔNE À BARCELONE

Jean-Louis BLANC

 

L'article complet

Depuis les temps immémoriaux, les méditerranéens entretiennent un rapport étroit avec l'eau. Elle est en effet la source de toute chose. Qu'elle vienne à manquer et sécheresse, insalubrité et épidémies s'abattent comme autant de fléaux. Mais elle apporte aussi son lot de désolation quand elle surgit en abondance, entraînant inondations et dévastations.

Ainsi l'histoire du bassin méditerranéen, depuis l'Arc latin jusqu'aux rivages de l'Afrique du Nord en passant par le Levant s'est-elle toujours confondue avec celle de la maîtrise de l'eau.

Cette vision euro-méditerranéenne est celle des barrages, des aqueducs, des bains maures, des thermes romains, des fontaines publiques, de l'irrigation. Elle requiert une approche spécifique, elle met en œuvre des savoir-faire propres, c'est une culture.

La vision euro méditerranéenne de l'eau ne saurait donc s'assimiler à une vison mondiale de l'eau, à des concepts qui lui sont étrangers : parce qu'inadaptés aux circonstances.

C'est dans cette filiation que s'inscrit le projet d'aqueduc du Rhône à Barcelone.

I - LES ORIGINES DU PROJET : LA CATALOGNE

Au sud des Pyrénées, la Catalogne, région espagnole où vivent plus de six millions d'habitants, dispose de très faibles ressources naturelles en eau : 265 m3/habitant/an pour les bassins internes. Ainsi, à mesure de leur développement, Barcelone et son agglomération ont-elles dû chercher l'eau toujours plus loin, localement d'abord, puis dans le fleuve Llobregat, enfin dans le fleuve Ter, situé à 70 km au nord-est de Barcelone.

Malgré les efforts remarquables réalisés par l'administration catalane de l'eau - gestion par satellite, interconnexion des réseaux - l'approvisionnement en eau de Barcelone et de sa région demeure fragile : les fleuves Ter et Llobregat disposent de très faibles débits moyens (de l'ordre de 20 m3/s) et les prélèvements opérés sur ces fleuves en altèrent considérablement la qualité biologique. Or la population de Catalogne ne cesse de croître : non pas en raison de son taux de natalité, qui est l'un des plus faibles d'Europe, mais du fait des apports extérieurs qui viennent s'implanter dans cette région au dynamisme incontestable. Il faut ajouter enfin que la Catalogne accueille 9 millions de touristes chaque année, dont les deux tiers sont concentrés durant les mois d'été, période la plus sèche.

Aussi n'était-il pas surprenant que les autorités catalanes de l'eau envisagent une ressource plus abondante, plus sûre et présentant une grande qualité. C'est ce qu'elles firent en 1995 en tournant leur regard vers le Rhône.

II - LE RHÔNE

A 300 km au nord-est de Barcelone, coule le fleuve le plus puissant de la Méditerranée. Avec 54 milliards de m3 par an, il déverse à la minute plus que les autres grands fleuves réunis que sont l'Ebre (9 milliards de m3), le Pô (20 milliards de m3) et le Nil (6 milliards de m3).

C'est aussi un fleuve très peu utilisé (2 % seulement) là où l'Ebre est exploité à 50 %, le Pô à 57 % et le Nil à plus de 90 %.

C'est également un fleuve très régulier : son débit moyen est de l'ordre de 1 700 m3/s et les débits d'étiage, mesurés depuis plus d'un siècle, ne l'ont jamais vu descendre en dessous de 420 m3/s.

C'est enfin un fleuve aux eaux de grande qualité quels que soient les critères retenus, dont les valeurs se situent très en deçà des seuils de l'Organisation Mondiale de la Santé.

III - LE PROJET

Depuis février 1995, ATLL (Aigues Ter Llobregat) organisme public de la Généralité de Catalogne chargé de l'approvisionnement en eau et BRL, société d'aménagement régional du Bas-Rhône-Languedoc portent conjointement un projet d'aqueduc entre la France et l'Espagne.

Aspects techniques

Long de 320 km (200 en France et 120 en Espagne), d'un diamètre compris entre 2,40 et 2,80 m, l'aqueduc sera totalement enterré et pourra véhiculer un débit de 10 à 15 m3/s. Il permettra de délivrer à Barcelone des volumes annuels situés entre 300 et 450 millions de m3 par an (moins de 1 % du débit du Rhône).

L'ouvrage s'inscrit dans le prolongement du canal Philippe LAMOUR et des ouvrages existants de BRL qui dérivent une faible partie des eaux du Rhône dans le cadre d'une concession d'Etat, autorisant un prélèvement de 75 m3/s.

L'eau sera acheminée jusqu'à la frontière espagnole (altitude 200 m) grâce à cinq stations de relèvement, passer le col du Perthus grâce à un tunnel de 4 km et descendre en gravitaire jusqu'à Cardedeu, usine de potalisation de l'eau à Barcelone.

Aspects financiers

Le coût du projet se situe entre 6 milliards de francs (10 m3/s) et 8 milliards (15 m3/s), les dépenses de fonctionnement oscillant entre 500 et 700 millions, en fonction de chacune des hypothèses. Le coût du transfert varierait entre 3 et 4 francs/m3.

Aspects juridiques


Les deux partenaires ont constitué en septembre 1996 un GEIE (groupement européen d'intérêt économique) qui associe ATLL et BRL pour mener en commun les études.

Du côté français, BRL a constitué en décembre 1997, avec la montée en puissance du projet, une filiale qui réunit neuf grands groupes français (Alstom, Caisse des dépôts et consignations, Compagnie Générale des Eaux, EDF-Proxidev, Europipe, Pont à Mousson, Saur, Spie Batignolles, Suez Lyonnaise des Eaux) la SEPA LRC : Société d'Etudes et de Promotion pour l'Aqueduc Languedoc Roussillon Catalogne.

Un tel projet nécessite naturellement la passation d'un traité entre la France et l'Espagne.


Aspects environnementaux


La conception du projet se devait d'étudier les aspects liés à l'environnement. C'est la raison pour laquelle les études ont été soumises à un comité scientifique, de part et d'autre de la frontière. Le comité scientifique français qui réunit 18 membres (juriste, diplomate, hydraulicien, spécialiste de l'environnement) a conclu que les impacts environnementaux de l'aqueduc sur le Rhône et les régions traversées étaient secondaires.


IV - AQUEDUC ET DEVELOPPEMENT DURABLE

A l'instar de ses prédécesseurs romains dont certains sont encore en service, l'aqueduc du Rhône à Barcelone s'inscrit dans la durée. C'est un ouvrage d'anticipation qui prépare l'avenir de la génération future. C'est bien là la responsabilité de ceux qui l'on conçu.

Fondé sur la mise en commun d'un bien qui est un patrimoine mondial, il est la traduction concrète de la solidarité. Rompant le tabou des limites administratives et territoriales, il a valeur d'exemple sur tout le pourtour méditerranéen. Il rend enfin à l'eau son caractère éternel et sans frontières.

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