LA NATURE, GRANDE MAISON DE L'HOMME ET TEMPS DES SOCIÉTÉS

Andrée CORVOL DESSERT
Directeur de recherche, CNRS
Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (I.H.M.C.)
Présidente du Groupe d'Histoire des Forêts Françaises (G.H.F.F.)
 

L'article complet

Aujourd'hui, il se crée 1500 à 2000 associations par an pour défendre un patrimoine menacé, réduire des nuisances et enquêter à leur sujet, contribuer à la découverte des milieux naturels et, parfois, à leur équipement voire à leur aménagement. Et pourtant, le nombre de Français déclarés adhérents est stable un million d'individus , ceci depuis la fin des Seventies ; il a même fléchi dans les années 1985, période où ces groupements subissent la concurrence de l'écologie politique qui émerge, tandis que retombe « l'affaire des pluies acides ». La chose surprend d'autant plus que, selon un sondage O.I.P., 51 % des Français proclament s'y investir (chiffres de 1993) mais, que cette année là, 2,5 % seulement l'ont fait. Ajoutons à ce tableau en demi teintes qui dominent largement ce que l'on pourrait appeler les associations « intéressées », c'est à dire défendant la nature dans le cadre de la commune ou de ses environs, bref d'un lieu d'usage familier, mieux : quotidien. Ainsi, quand bien même ces groupes seraient affiliés à un mouvement international et même si leurs dirigeants sont contactés au plus haut niveau, instances planétaires ou pouvoirs publics, la nature pour laquelle on milite n'est jamais une abstraction : on se bat pour soi et pour ses enfants, autrement dit sur un pas de temps assez court, qui exclut la mise en place ou l'acceptation de mesures troublant la vie de tous les jours et visant une préservation pluriséculaire de l'océan, de l'air, des sols, des espèces pour ne citer que ces objectifs là. A l'origine, la nature avait surtout attiré ceux qui désiraient en inventorier le contenu. C'était donc des associations d'étude de la faune et de la flore qui incluaient dans leur programme la protection des milieux dans lesquelles faune et flore vivaient et changeaient, essentiellement d'ailleurs dans la perspective de leur reproduction. Cela leur conférait une dimension écologique en soi puisqu'elles s'attachaient à l'écosystème et à la biocénose qui en dépend. Cinquante ans plus tard, au XIXe siècle, surgissent des sociétés d'un type nouveau en raison de l'engouement que suscite l'histoire des sciences naturelles, sociétés généralement hébergées par les institutions nées de la Révolution française et réunissant plusieurs disciplines : géographie, géologie, hydrologie, hydraulique, archéologie et botanique. Les ressortissants des deux dernières s'avèrent des plus dynamiques et seront la cheville ouvrière des lobbies qui réclament la construction de muséum d'histoire naturelle sur le modèle des musées des beaux arts. Ils partent du principe que la célébration du patrimoine national ou régional naturel équivaut à celle des œuvres des maîtres dont s'honore la patrie ou la province. L'inconvénient de leur démarche, démonstrative avant tout, pédagogique aussi il s'agit d'apprendre au public la gloire des ancêtres, qu'ils soient de la Préhistoire (ingéniosité), de l'Académie ou des Académies, couronnés de prix en tout cas (esthétique) , c'est qu'elle repose sur des notabilités, médecins ou avocats, dont les valeurs ne sont guère aisées à décrypter pour le populaire peu au fait des classiques gréco romains et encore moins de ce qui leur est antérieur : les collections de fossiles et d'ossements ne le passionnent pas davantage que des peintures dont le thème s'inspire de récits antiques ou qui placent des ruines et des héros dans des paysages idéalisés ou réalistes, quoique italianisés. L'impact du travail ainsi conçu est restreint : ces érudits travaillent en réseaux et leurs relations ne dépassent pas le cercle de leurs semblables. L'existence de ces liens est cependant capitale pour la diffusion des idées basiques quant à ce que doit être « la belle nature », « un beau paysage », des épithètes sans lesquelles aucune intervention conservatoire ne saurait être envisagée. Les choses commencent à bouger au tournant des années 1870 aux Etats Unis, des années 1890 en Europe. L'ensemble du corps social, quoique le monde ouvrier ait été assez peu touché par ce phénomène, mobilisé qu'il était par l'action syndicale au cours de la Grande Dépression, l'ensemble du corps social, donc, qui manifeste sa volonté de préserver mais aussi de façonner son environnement. Le terme est alors synonyme de ce qui entoure l'individu ou, plus exactement, de l'espace où il peut s'extraire d'une besogne rétribuée et recouvrer des forces pour continuer à l'exercer : après tout, c'est elle qui le nourrit ! Ce sont donc les alentours et non pas l'endroit où l'on travaille, ni même l'endroit où l'on réside, qui font l'objet des premières attentions. Ceux qui mènent cette revendication du mieux vivre n'appartiennent pas, nous l'avons dit, au prolétariat fait d'ouvriers ou de chômeurs en mal d'embauche autant dans le secteur industriel que dans les campagnes en pleine mutation. Les preneurs d'initiatives relèvent tous de la bourgeoisie urbaine et exercent généralement des professions à connotation intellectuelle : universitaires et journalistes, toutes personnes susceptibles d'obtenir des informations, d'en communiquer, et surtout d'avoir l'oreille des politiques. L'atout est décisif pour alimenter l'entreprise associative, c'est à dire le fonctionnement de son bureau et la publicité de ses actions. Ces dirigeants bénéficient peu ou prou d'une relative aisance, voire d'une aisance certaine, qui est plus souvent le résultat des héritages que le signe d'une récente ascension sociale. Sans la régularité et le confort de leur revenu, il est évident qu'ils n'auraient pu avoir ou louer l'attelage puis la voiture qui leur procure le moyen de fuir la ville et de voir d'autres horizons. Tous ne sont cependant pas logés à cette enseigne. Ceux là usent des transports en commun comme leurs pères avant eux. Mais, même cela le geste d'acheter des tickets pour toute la famille -, il n'est qu'une partie des classes moyennes qui peut se l'octroyer : aller dans les bois autrement qu'à pied, ce qui suppose une proximité qui n'est point fréquente, sous entend la faculté de dépenser pour une escapade, pour une promenade avec ou sans déjeuner en fonction de la distance, sur l'herbe ou au restaurant en fonction de la bourse, de l'humeur ou de la compagnie. Le transport n'est donc pas le seul frais à prévoir pour satisfaire ce plaisir innocent. Or beaucoup ne sauraient s'offrir pareil superflu, alors qu'ils peinent en face des exigences journalières, le paiement des repas, du loyer, etc. La composition socioprofessionnelle de ces associations Fin de Siècle explique que leur programme ait concerné les seules forêts périurbaines. Ces mouvements ont généralement perduré, parce qu'ils s'étaient structurés pour éviter au massif chéri les empiétements de la ville (percement et goudronnage de routes, installation de réservoirs d'eau, de cimetières, de décharges, d'hippodromes, lotissements anarchiques qui en amenuisent la superficie). Dans la majorité des cas, leur audience s'est élargie, même quand la progression des inscriptions demeure inférieure aux espérances. Au début, ils étaient volontiers critiques envers l'administration des eaux et forêts, accusée de dégrader le massif en y pratiquant une sylviculture dictée par la rentabilité. Rappelons que, jusque dans les années 1870, dans maints pays européens, la gestion du domaine, bois compris, incombe aux Finances. Mais les forestiers adaptent leurs méthodes à la demande sociale plus soucieuse d'esthétique que de rendement dans la conduite des peuplements (camouflage voire suppression des coupes rases). Quant aux membres des conseils d'administration, eux finissent par admettre que la chose réclame une formation technique qui leur fait défaut et, qu'à suivre leurs vues initiales, la régénération des bois bien aimés s'effectuerait mal. Chacun faisant un pas vers l'autre, à la veille de 1914 1918, plus d'une association dénombre parmi les siens des dignitaires forestiers. Ces chefs atteignent peu à peu le conseil d'administration, puis le bureau exécutif, et encouragent leurs subordonnés à les imiter. Quelques unes en eurent même à leur tête, une fois sonnée l'heure de la retraite qui libère du devoir de réserve. Cette modification là n'est pas la seule. En effet, peu à peu, les aspects élitistes dans le choix des activités reculent devant l'arrivée de participants de plus modeste origine, des employés, des instituteurs ; peu de commerçants en revanche : la carence n'est probablement pas réductible à la lourdeur des horaires ou aux tâches du dimanche, incompatibles avec les excursions et les voyages de fin de semaine que concocte le staff de l'association. La démocratisation du recrutement s'interrompt dans la période 1929 1939, eu égard à la montée du chômage qui provoque la chute des cotisations : les membres fondateurs restent fidèles autant que faire se peut, mais le vieillissement lié au moindre pourcentage des actifs est sensible. La Seconde Guerre mondiale avec l'exode des habitants, l'engagement de certains adultes, la fuite ou la dislocation des familles, les contraintes et le coût du ravitaillement, aggravent la désaffection déjà largement amorcée. En outre, le rationnement du papier, indépendamment du fait que bon nombre d'associations ne reçoivent pas l'imprimatur de l'occupant, leur interdit d'entretenir les contacts par l'expédition d'une feuille annuelle. A fortiori n'est il plus question de périodiques mensuels, trimestriels ou semestriels ! Tous ces facteurs conjugués minent le mouvement pro nature qui ne reprendra des forces que bien après le retour de la paix. Les tendances enregistrées avant 1930 se confirment alors. Cependant, tout n'est pas rose car le niveau des adhésions stagne (moins de 200 en moyenne) et est parfois moindre qu'au jour où les statuts furent déposés : les classes moyennes remplacent les classes supérieures et révisent à la baisse le taux des cotisations et le prestige des cérémonies sans que le volume des effectifs suive. Quant à la représentation des professionnels de l'environnement, elle se confirme, qu'il s'agisse des fonctionnaires de l'Agriculture puis de l'Environnement, des agents de l'ONF ou des salariés des multiples organismes intervenant agissant en forêt privée ou auprès des municipalités. Cela dit, cette « officialisation » par entrisme d'adhérents à la double casquette n'est pas toujours applaudie. Les contestataires y subodorent une source d'impuissance, pire : de compromission, puisque ces Janus sont durant la journée au service d'une administration partie prenante dans la gestion environnementale et, en soirée et jours chômés, des chantres de la cause environnementale. Des mécontents répudient les compagnons de route, convaincus que tout est pourri et qu'on ne les y reprendra plus. Des obstinés s'accrochent et forment des associations indépendantes... du moins au démarrage car, bien souvent, la récupération gagne sans qu'il faille l'interpréter comme attitude machiavélique : c'est là l'effet de la maturité, les dirigeants ayant enrichi leur carnet d'adresses en prenant de l'âge et des responsabilités. Pour être optimistes, considérons que c'est aussi la marque d'une certaine reconnaissance de leur mouvement en place publique. Ce faisant, ces mouvements pro nature ont bouleversé les conceptions léguées par la société paysanne en matière d'accessibilité aux richesses naturelles. Concernant la forêt, deux méthodes cohabitaient : celle d'un accès régi par les droits d'usage ordinaires, lesquels découlaient de la charte que le propriétaire de ces ressources avait accordée à ses bénéficiaires ad vitam eternam et moyennant acquittement d'une redevance ; celle d'un accès régi par le contrat de solidarité unissant tous les ayants droit à la possession de cette ressource, contrat qui est à la base de l'affouage communal, l'assemblée des habitants décidant de la gestion des biens communs et des critères que doit remplir tout ayant droit. Cette approche collective fut vilipendée dès la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les économistes des Lumières ont le sentiment que tout ce qui n'est pas propriété individuelle est condamné à être détérioré : qui irait ménager un bien dont il ne profite pas seul ? L'idée chemina de la Physiocratie à la Révolution dans sa version 1789 1792, mais vacilla sous les coups du jacobinisme et connut quelque ambiguïté de formulation aux débuts de l'Empire tant il était délicat pour Napoléon Ier de heurter les mentalités rurales, la paysannerie représentant le gros de ses soutiens et de ses troupes. Elle refleurit dès la Restauration dans une ambiance résolument libérale : on privatisa à tout va, ne serait ce que pour renflouer les caisses de l'Etat. Les excès de cette politique amenèrent un retour de balancier perceptible dès les années 1860 dans la détermination des zones à risque tels que les littoraux à dunes dont le déplacement menace les villages en contrebas, et les pentes soumises au ravinement des torrents dont la crue balaye hommes et bêtes et dépose boues et pierres sur les terres avoisinantes, affaiblissant ainsi durablement le potentiel agricole. Voilà qui justifie de vastes campagnes de reboisement. Or cette médecine douce qu'est l'arbre contre l'érosion en amont et l'inondation en aval implique des dispositions contraignantes pour des communautés entières, surtout qu'elles doivent contribuer de suite à leur financement alors que les avantages ne se verront qu'à long terme. L'inflexion est patente dans la seconde partie du règne de Napoléon Ill, même si les textes votés devaient être amendés pour motif de non application : il est vrai que certains étaient inapplicables, à moins d'une surveillance policière quasi permanente. Ce n'est qu'en dédommageant les communautés et les propriétaires que le dispositif sortira du stade utopique. L'obligation d'inscrire au budget les lignes de crédit afférentes aboutit à un notable allégement des ambitions premières. Mais la vue de ce qu'est l'engloutissement des maisons sous le sable ou l'eau la diffusion de cette image, via les illustrations de la grande presse d'abord lithographiques puis photographiques, pèsera lourd dans l'évolution des mentalités modifia le rapport à la nature : le spectacle que l'on admirait avec effroi quand la mode était au romantisme échevelé devint un spectacle dont, quelque part, on se sentait coupable. On approuvait les sacrifices consentis pour réparer la faute collective. Mais, en échange, on demandait de profiter des beautés restaurées, quel que fut son statut professionnel ou résidentiel : tout le monde ira au bois et pas seulement ceux qui habitent à côté ou qui y mènent paître leurs bestiaux ; de même, tout le monde ira sur la plage et pas seulement ceux qui ont une villa en bordure ou qui s'y rendent pour aider au déchargement de la pêche La préservation de la nature est ainsi progressivement affirmée comme le corollaire du droit que tout un chacun a d'en jouir. On en est resté là jusque dans les années 1970 où l'on a enfin réalisé que ce droit compromettait la préservation de la nature et qu'il convenait par conséquent ou de cantonner son exercice à des points précis, en fonction d'un calendrier négocié, ou de fortifier la nature en y instaurant des équipements qui retiendraient la foule de ses admirateurs dans les lieux les moins dommageables. Oui, vraiment, la grande maison de la nature ne saurait abriter tous ceux qui aimeraient la parcourir...

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