GÉOGRAPHIE SENTIMENTALE

Bernard CLAVEL

 

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La géographie, d’un romancier est toujours sentimentale. J’emprunte cette formule « géographie sentimentale » à un très bel écrivain hélas oublié aujourd’hui, Alexandre Arnould auteur de bien des livres et en particulier de « Rhône mon fleuve » que je tiens pour un chef d’œuvre . Tous les romanciers portent en eux une géographie qu’ils sont seuls à connaître, qui les habitent; Bien entendu elle se nourrit de l’autre géographie celle des savants, mais elle n’en respecte que très rarement les règles, même si comme le rappelle Gilles Lapouge, Giono se penchait souvent sur ces merveilleuses cartes d’ état major où l’on peut lire le pays.

Entre 1870 et 1914, la frontière passait tout près de Saint-Dié-des-Vosges et les Français vivaient alors le regard fixé sur cette ligne bleue des Vosges où bon nombre d’entre eux allaient venir mourir à 20 ans. Approchant de ces montagnes, je pensais à eux et je pensais aussi à tous les auteurs qui ont su en parler et nous ont touché au cœur, tels Erckman et Chatrian par exemple. Pour moi la géographie n’est pas celle des frontières tracées par les hommes. Et je pense à Pierre Bichet, le cinéaste d’Haroun Tazzieff, qui a traîné ses semelles sur tous les volcans du monde ; Bichet me faisait remarquer qu’un singe qui voudrait partager en deux une banane ne serait jamais assez vicieux pour la partager dans le sens de la longueur. Or c’est exactement ce qu’on fait les hommes avec le Jura, par exemple, qui a la forme d’une banane.


Les grandes invasions ont aussi tracé des frontières. Certaines ont disparu mais curieusement elles ont marqué profondément les pays. Durant des années, la frontière entre l’est et l’ouest, c’est à dire entre le royaume et l’empire, fut le sillon Saône-Rhône. Or nous pouvons observer que même si elle est de nos jours chaussée de pneumatiques et attelée à un tracteur, à l’est de ce sillon, vous trouverez, la charette à 4 roues, celle qui est venue du fin fond des steppes d’Asie centrale, à l’ouest c’est la charette à 2 roues. La configuration du sol n’y change absolument rien. Et si notre époque laisse des traces, et elle en laissera à moins que les hommes ne fassent exploser la planète avec une bombe à anti matière, elles seront bien différentes. Je suis resté moi aussi l’enfant amoureux de cartes et d’estampes si chères à Baudelaire. En me rendant à Saint-Dié-des-Vosges, en voiture, j’étais ému à l’idée de passer près d’Anne Marie de Chavanes, là où passe Charles Lambert, mon personnage du Soleil des Morts, en 1914. C’était sans compter avec les temps modernes. Car aujourd’hui avec les autoroutes , le chemin le plus court d’un point à un autre n’est plus la ligne droite ; pour moi, le Festival International de Géographie commençait bien avant Saint-Dié-des-Vosges par une approche très terre à terre de la géographie. Et même une fois rendu à Saint-Dié-des-Vosges  d’autres déconvenues m’attendaient. La forêt . Somptueuse, grande et forte, habitée de ce silence de mille voix du vent et du mystère. Hélas, là aussi , la présence de l’homme peut tout briser. Bûcheron dans ma jeunesse, j’ai appris à respecter la forêt, à laisser très propre les coupes, pour le bois de demain. Une promenade d’une heure m’apprenait qu’en ce domaine comme dans tant d’autres, le respect a disparu. Mais le Festival, est là avec des géographes soucieux de l‘environnement et amoureux de la nature. Soucieux aussi de permettre aux enseignants et à leurs élèves de se comporter en êtres responsables, d’une planète sur laquelle pèsent de lourdes menaces . Je me demande si pareille manifestation ne doit pas tendre de plus en plus à enseigner la géographie au quotidien. A nous rappeler dans un langage simple que nous vivons en géographie, qu’elle est là, à notre porte, et jusque dans nos maisons, dans notre assiette lorsqu’on nous sert des champignons cueillis le matin même, à quelques sabotées d’où nous les mangeons. Au fond, est ce qu’une des tâches essentielle de l’enseignant n’est pas de nous faire sentir que la terre à une âme ? Les forgerons très adroits de Saint-Dié-des-Vosges ont réalisé un globe en métal. C’est notre terre. Entre les continents, un grand vide. Ce vide, c’est la place où se tient l’âme invisible de la terre, invisible, mais que nous devons nous efforcer de rendre palpable.

Quand je me retourne sur mon passé, je me rends compte que ma plus précieuse leçon de géographie, ne m’a pas été donnée à l’école. Elle me vient de mes parents qui m’emmenaient à pieds sur les chemins que mon père avait si souvent parcouru avec sa voiture et son cheval, pour livrer son pain. Les sauniers le payaient d’un sac de sel, le vigneron d’un p’tit fût de vin, le forestier lui fournissait la charbonnette qui lui servait à chauffer son four, le paysan lui vendait le maïs dont il tirait les gaules, chez un autre il prenait le foin et la paille pour son cheval, ailleurs, c’était autre chose : des œufs, du beurre pour la brioche. Au bord du ruisseau, tournait un moulin. Plus loin, c’ était un atelier de tournerie, un lavoir. Toute la vie d’un monde rassemblée en une seule promenade. Nul besoin de mots savants pour nous dire tout ce que nous devions savoir. Les images suffisaient, elles parlaient d’elles mêmes. Et si tout cela n’est plus à la portée des enfants, n’avons nous pas le devoir de le recréer, pour eux, par les mots, les mots les plus simples, les plus justes que nous puissions trouver. N’avons nous pas l’obligation de laisser à la jeunesse un monde propre, sain, débarrassé de ce qui le pollue le plus , à commencer par les armes que l’on fabrique en masse pour les vendre à qui peut les payer ?

Il me semble qu’ici , j’ai senti souffler sur ce festival le vent d’un certain savoir, un vent de richesse. J’ai vu et entendu bien des choses. Certains propos m’ont étonné de la part de géographes, par exemple, une montagne, on peut en faire ce qu’on veut. Bigre ! Est ce à dire que l’homme peut librement la percer, la détruire, la raser, la planter ? Non , la montagne, il faut qu’elle reste montagne. Si la forêt la couvre de sa fourrure c’est qu’elle est frileuse, gardons nous de la tondre à ras. Plantant certains résineux au sommet de certains coteaux pour un plus grand profit, on a fait baisser de quelques degrés la température moyenne. La vigne en est morte, la montagne s’est vengée. Quand donc apprendrons nous l’humilité face à la nature, face à la géographie naturelle.

Jadis, en certaines contrées, les hommes plantaient des hêtres aux sommets des monts , dominant des régions qui manquaient d’eau car l’ombre des hêtres est très froide, la hêtraie est la forêt qui fait pleuvoir. Qui le sait encore ? Qui se soucie encore aujourd’hui de tout cela ? Tous les ormes du monde sont morts, tous, absolument de la maladie hollandaise de l’orme ; un mal semblable attaque aujourd’hui certains résineux. Là, nous devons lutter car c’est une part d’humanité qui meurt, chaque fois que meurt inutilement un arbre. Un jour pour faire construire un garage, j’ai du faire arracher un pin . Je reverrai toute ma vie cet arbre qui résistait, qui se défendait contre le monstre d’acier, le monstre à moteur grondant, chargé de le déraciner. Un garage, vous vous rendez compte ! J’ai eu mal, j’ai eu honte, j’ai couru chez moi m’enfermer en pleurant. Je venais de condamner un ami. Je ne suis pas meilleur qu’un autre, mais j’aimerais avoir le droit de dire aux hommes de demain , apprenez à aimer la terre. Apprenez à la respecter, ayez toujours à l’esprit ce mot d’André Gide « le monde ne sera sauvé s’il peut l’être que par des insoumis ». Nous avons tous le devoir de lutter de toutes nos forces pour que plus jamais aucune montagne ne devienne la sinistre Butte rouge, si admirablement chantée par Montégu , « … la butte rouge, c’est son nom , le baptême s’fit un matin, où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin, il y pousse des vignes , on y cueille des raisins, ceux qui boivent de ce vin boivent le sang des copains… »

 

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