LE GOÛT DE LA GÉOGRAPHIE

Jean Marie CAVADA

 

L'article complet

L’initiation

La géographie, ses cartes, ses atlas et ses hommes, ceux qui me l'ont enseignée, m'ont fait effectuer mes premiers voyages, et j'ai gardé scrupuleusement tout ce qui ressemble de près ou de loin à des signes géographiques. Les cartes, les atlas, j'en ai partout dans ma maison, dans les chambres de ma maison, et je dois à un vosgien, mon instituteur qui m'a fait cadeau pour un anniversaire, la mappemonde sur laquelle à l'âge de huit ans, il a commencé à me faire étudier les pays et les continents. J'ai passé en effet une partie de ma jeunesse dans un village dans la vallée de la Moselotte, près de Saulxures sur Moselotte d'ailleurs, où j'ai grandi à l'ombre du travail acharné d'une famille paysanne et d'un instituteur de la république qui a fait de moi quelqu'un qui presque de la même manière que des familles aisées a pu accéder aux écoles de la république et faire et construire une vie que je lui dois en partie
C'est à Saint-Dié-des-Vosges que j'ai pris goût à ces disciplines d'apparences opposées que sont l'histoire et la géographie. J'ai retrouvé cette synergie et cette connivence intime entre ces deux sciences en lisant, en 1991, le fameux texte de 1492 de Stéphane Zweig, Zweig est presque un auteur de chevet pour moi. Ce grandissime européen est mort en se suicidant de malheurs et de douleurs au Brésil, en voyant la folie des européens engagés dans une guerre qui allait ravager le continent.

Journalisme et géographie

La compréhension des événements me semble impossible si on ne tient pas compte des données géographiques, de l’histoire, d’une situation géographique, qui construit l’histoire des civilisations. Parmi tous les thèmes qui pourraient être évoqués pour valoriser la géographie, je n’en choisirai que deux qui me tiennent à cœur. L’homme que j’ai pu devenir a été nourri des textes de cet humaniste dont j’ai cité le nom Stéphane Zweig, et l’étudiant que j’étais a appris grâce à des enseignants de Nancy, à en faire une sorte de livre d’avenir. Des événements terribles survenus en Hongrie en 1956 ont été pour moi les premiers détonateurs de ma vocation, car le journaliste n’est pas uniquement quelqu’un qui exerce un métier, c’est quelqu’un qui exerce une vocation qui dépasse les heures et les jours de l’exercice de ce métier, dans un univers limité, fini, c’est-à-dire géographique. J’ai souhaité comprendre les raisons de cette occupation de la Hongrie. Le jeune homme que j’étais, amoureux de cartes et d’estampes, dont l’univers était égal à son vaste appétit, pour reprendre les vers de Baudelaire, a choisi son compagnon son ami. Mon premier voyage fut donc, avec un atlas. Les cartes expliquaient mieux que tout discours, les enjeux de ces opérations et de ces batailles d’hommes, et aussi de cet engagement pour la liberté. Sous mes yeux, l’Europe Orientale et en partie centrale n’étaient plus qu’une immense plaine où il était clair que le drame humain allait se nouer. Il était inscrit dans le relief, ou plutôt dans l’absence d’un grand relief. Cette vaste dépression n’offrait pas de protection, pas de frontière naturelle forte.

L’analyse des facteurs géographiques est fondamentale pour comprendre la destinée des peuples, la vie des groupes humains. « L’histoire des sociétés humaines, ne peut jamais négliger l’examen des conditions géographiques", c’est ce que rappelaient Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Durocel, dans leur introduction à l’histoire des relations internationales en 1991. J’ai ainsi cherché à comprendre dans mon métier de journaliste, comment ces éléments humains et géographiques expliquaient les raisons politiques des différents protagonistes.

Les médias éclairent l’actualité en mettant en exergue ce qui est malheureusement trop souvent occulté, l’importance de l’eau, par exemple, au Proche Orient et en Turquie. On y construit des barrages hydrauliques, on y crée des lacs artificiels afin de retenir cet or blanc qui coûtera cher au XXIè siècle mais ceci au grand mécontentement du voisin Syrien. La restitution du plateau du Golan, d’une partie de la Cisjordanie, et du Sud Liban par Israël, reste conditionnée en partie par un accord sur l’eau . 80% de l’eau consommée par Israël se trouve dans les territoires occupés. On comprend mieux dans cette condition la difficulté d’arriver à des accords et de rétrocéder des territoires. Le rôle des médias est de tenir compte aussi, de ces fondamentaux géographiques de l’actualité.

Une autre face de la science géographique qui a retenu mon attention, et que j’ai eu la chance de pouvoir développer avec mes équipes de la « Marche du Siècle », découle des problèmes de nutrition, et par-là même des problèmes de mouvances des peuples et aussi de maltraitance des jeunes populations. Survolant à de nombreuses reprises une vaste région d’Asie, j’ai remarqué que la disposition des montagnes en Extrême Orient, présentait une topologie complètement différente des montagnes européennes. L’orientation y est, nord-sud, ce qui est d’une importance considérable semble –t-il sur le développement de la civilisation agricole en Extrême Orient. Il ne s’agit pas bien évidemment de faire du déterminisme un peu simpliste mais de constater que ces zones bénéficient de par leur milieu de bonnes conditions géographiques et qu’elles ont pu subvenir aux besoins alimentaires des populations, En effet, la particularité du relief conditionne la physionomie du climat dont l’influence est prépondérante sur la végétation. C’est ainsi que se sont constitués des agricultures importantes tant par le nombre des hommes auxquels elle permet de subsister que par l’influence qu’elles exercent sur les autres agricultures an Asie.

Mais en cas de crise, les premières victimes sont évidemment les enfants de ces pays les plus démunis. Le monde entier devrait comprendre que c’est pour eux, et pour eux seuls, que devrait être élaborée toute politique géographique destinée à stabiliser les populations dans leurs zones de vie.

Passionné, je le suis pour la géographie, car elle nous permet de traiter de l’actualité la plus chaude, drame du Kosovo, drame des enfants des pays démunis… Une géographie du sentiment, responsable, utile aux médias et à l’humanité.

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