GÉOGRAPHIE DE LA NATURE,
NATURE DE LA GÉOGRAPHIE

Christian PIERRET

 

L'article complet

Introduction

Depuis l’antiquité, l’homme a le projet d’être maître et possesseur de la nature. L’homme sait que cette possession, nécessaire à la création de richesses, au processus de production, à ce qu’on appelle finalement l’« histoire», peut aller jusqu'à la destruction de la nature. Entre l’idéalisme et le matérialisme, il y a bien la nature, qui est le produit de la pensée comme de l’action. D’Hérodote à Vidal de La Blache, la géographie prend la nature pour objet, un objet scientifique, qui - en tant que tel - se donne d’abord à définir. La nature n’est pas un fait, mais un concept, pas une « vérité », mais une question. Ce faisant, la géographie voit ses méthodes, ses hypothèses, ses problématiques se renouveler et s’approfondir. C’est tout l’intérêt du dixième Festival International de Géographie : mieux définir la nature, étudier le rapport de la géographie à la nature et, dans le même mouvement, analyser la nature même de la géographie.

Le terme de géographie, du grec « geôgraphia », désigne la description - « graphè » - de la Terre - « gèo ». Etymologiquement, ce serait donc une tautologie, en première analyse en tout cas, que d’évoquer une géographie de la nature. La géographie s’est d’abord définie comme l’étude physique de la surface terrestre. Sa relation à la géologie a été traditionnellement étroite. Tel n’est plus seulement le cas aujourd’hui : physique, la géographie est aussi devenue humaine. Descriptive et explicative du globe terrestre, sa démarche est aussi biologique, démographique, ethnographique, linguistique, économique ou encore politique. Par là même, elle décrit autant la Terre que les relations réciproques entre l’homme et les milieux terrestres, à partir d’une grille de lecture qui privilégie l’extension spatiale des activités humaines.

Dès lors, apparaissent les deux questions-titres du Festival : « géographie de la nature, nature de la géographie ». L’une, scientifique et philosophique : comment définir cette « nature » que la géographie prend pour objet ? L’autre, sociologique ou épistémologique, qui en découle, un sujet se définissant aussi par son objet : quelle est la nature de la géographie ; qu’est-ce qui la distingue encore des autres sciences humaines ; et quelle place s’est-elle acquise parmi ces sciences ? Dix ans après le premier Festival international de géographie, notre réponse est différente de celle qui aurait été la nôtre en 1990. Notre rendez-vous annuel a contribué à faire bouger la géographie, lui donnant plus de force pour gagner en autonomie, c’est-à-dire pour conquérir une existence bien à elle, identifiable par sa méthode de recherche et pas seulement par la pertinence des synthèses qu’elle opère.

Géographie de la nature

La nature d’une chose désigne en premier lieu l’essence, ou l’ensemble des propriétés qui la définissent. Cette essence est innée, spontanée : elle se donne à nous comme un tout, évident. On peut l’appréhender dans son entier, immédiatement - sans détour -, d’un seul mouvement. Ainsi, appelle-t-on « nature » l’ensemble des règnes minéral, végétal et animal, considéré comme une globalité et soumis à des lois extérieures à la volonté des hommes. Cette « nature »-là n’est pas celle du géographe, dont la méthode scientifique lui a appris à se défier du piège des évidences.

La forêt vosgienne, par exemple, n’est pas « naturelle », au sens où je viens d’employer ce mot. Si la géologie, la géomorphologie, la climatologie et la biologie expliquent une part de son développement, celui-ci doit beaucoup à l’histoire des hommes, à leur vision du futur. Voici donc une « nature » qui est bien « culturelle » ! Elle exclut une dialectique homme-nature, qui opposerait deux sujets bien séparés dans leurs essences, supposées étrangères l’une à l’autre.


Cette « vision-construction » de la nature résulte d’ailleurs de la méthode même qui est celle du géographe. Comme le remarque Bailly dans son Voyage en géographie : de science des lieux, destinée à décrire et à situer des objets dans l’espace - montagnes, rivières, villes ou continents - de science, aussi, de l’énumération des altitudes et des productions, la géographie s’est muée en science consacrée aux pratiques spatiales des sociétés, à leurs causes et à leurs conséquences sur les genres de vie. Ainsi,
s’intéresse-t-elle autant aux représentations du monde, donc à notre représentation de la nature qu’aux activités humaines et à leur impact sur l’environnement physique et humain.

Certains géographes, tels Bertrand et Rougerie s’appuyant sur les concepts de « territoire », de « paysage » et de « géosystème », veulent construire un nouveau paradigme d’interface entre la société et la nature, jetant un pont entre écologie scientifique et géographie globale, éloignant cette dernière - par là même - de la seule géomorphologie. En d’autres mots : la nature est de retour ! A une nuance près - et elle est de taille !... Il ne s’agit plus, si je puis dire, d’une géographie physique de la nature, d’une description de la surface terrestre, mais bien d’une géographie humaine de la nature.

Nature de la géographie

Si, pour employer les termes - trop systématiques - de Bourdieu, les sciences dites dures « dominent » traditionnellement les sciences dites molles, la géographie elle-même, convenons-en, a été longtemps « dominée » par les autres sciences sociales. Le « champ » de celles-ci occupaient largement le « champ » de celle-là. Au milieu des années 1960, la géographie pouvait apparaître comme une discipline dont les bases manquaient de fermeté, alors que ses voisines ignoraient le doute.

Aujourd’hui, dans le monde universitaire, comme dans celui de l’édition et des médias, la géographie existe. On peut même prétendre aujourd’hui qu’elle compte : elle s’est acquise le rang de vraie science humaine. De façon générale, les concepts se sont précisés et de nouveaux domaines ont été couverts : l’environnement, mais aussi l’approche des mutations ou des représentations de l’espace. La géographie est aussi mieux connue du grand public. Je pense à l’apport de Lacoste, et de sa Légende de la terre, comme à celui de Bailly et Scariati, et de leur Voyage en géographie.

La géographie appliquée s’est rendue utile, voire indispensable à l’action des hommes. C’est en ayant constamment à l’esprit la préoccupation des applications de leurs recherches et de leur utilité sociale que les géographes feront progresser encore la géographie dans le concert des sciences !

Enfin, la géographie s’est montrée plus pédagogique, avec Pitte qui en fut le pionnier, par son ouvrage « La gastronomie française ». Avec d’autres encore, comme Guermond, qui ont permis au plus grand nombre de découvrir l’apport des nouvelles technologies de l’information et de la communication à la géographie et à ses applications.

Plus que jamais le mot de l’historien Michelet, qui se disait « toujours tenté par la géographie », me paraît bien caractériser le Festival International de Géographie  « faire une géographie à la fois physique et politique ». S’inspirer de la démarche de Lavisse qui commence les vingt volumes de son histoire de France par... le Tableau de la géographie de la France de Vidal de La Blache ! Belle revanche des géographes sur les historiens et préfiguration des recherches de Braudel ! Le temps inscrit dans l’espace...

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