LES INUIT, LA NATURE ET LES UUMAJUIT,
“CEUX QUI SONT VIVANTS”.


Béatrice COLLIGNON

 

L'article complet

L'Occidental qui découvre le milieu arctique mobilise pour l'appréhender les catégories propres à sa culture, qui le conduisent à le comprendre comme un milieu dominé par les éléments naturels et très faiblement humanisé. Pour leur part, les Inuit ont construit d'autres catégories pour comprendre l'Arctique, qui rendent compte d'une toute autre approche de la nature et du vivant. Si l'homme est numériquement rare sur la toundra – les Inuit sont aujourd’hui environ 122 000i– il ne se sent pourtant pas isolé car, dans son appréhension du milieu, il privilégie ce qui unit les diverses formes du vivant et non ce qui les sépare. C'est ainsi que Uumajuit désigne “Ceux qui sont vivants”, au sens où il se dégage d’eux une énergie vitale, comme l’indique la racine uu-, que l’on retrouve aussi, notamment, dans uumman, le cœur, et uummatit, le foyer qui chauffe la maison.

Le mode de catégorisation inuit est marqué par une grande souplesse et, selon le contexte, uumajuit désignera l'ensemble des animaux et des hommes, qui ont en commun cette énergie vitale, ou la seule famille des phoques. La construction de la catégorie repose sur une série d'emboîtements, où l'on part d'une appréhension très englobante pour arriver à une définition restrictive ne retenant que l'idéal-type de la catégorie. Ainsi, si uumajuit comprend l’ensemble du monde animal, les grands mammifères en sont le noyau central, car ils sont le “vrai gibier”. Ils ne doivent pas cette qualité à leur prépondérance dans le régime alimentaire inuit, dans lequel les poissons (salmonidés) sont aussi très présents, mais au fait qu’ils sont ceux que l’on chasse véritablement ; ceux que le chasseur poursuit longtemps avant que l’un d’eux ne “s’offre” à lui, comme se le représentent les Inuit. Mais parmi les grands mammifères, les Inuit disent encore que ce sont les puijiit (“Ceux dont la tête surgit hors de l'eau”) qui sont les “vrais” uumajuit, sans aucun doute parce que, chassés autrefois en hiver, ils assuraient la vie des Inuit pendant les mois les plus durs. Et parmi tous les puijiit, le phoque est considéré comme le “vrai gibier par excellence”, non parce qu’il est le plus difficile à chasser – cette qualité revient à l’ours polaire, un pisuktiit (“ceux qui marchent”) – ou le plus rare, mais bien parce qu’il est le plus quotidien, celui sur lequel les Inuit peuvent le plus sûrement compter et avec lequel ils sont ainsi en plus grande proximité. Et parce qu'ils sont le “vrai gibier par excellence”, uumajuit peut très bien, dans certains contextes, ne désigner que les phoques.

Cette proximité, entre l'homme et le phoque mais aussi entre tous les uumajuit, ne va pas sans poser plusieurs problèmes. Ces difficultés sont résolues par l'introduction de subtiles distances qui permettent de distinguer différents types d'êtres vivants, en procédant là aussi par restrictions successives. Hommes et animaux ont en partage la possession d'une inua, propre à chaque être, et que l'on peut traduire par “énergie vitale” ; hommes et gibiers sont également dotés d'une tarniq, que l'on traduit parfois par âme, ou esprit. Mais si l'homme est possesseur en propre de son âme, qui meurt avec lui, le gibier n'en est que le dépositaire, de sorte que le chasseur tue sa forme mais non pas son âme. Ainsi la violence de la mise à mort est-elle atténuée, car elle ne touche pas ce que seuls les hommes et le gibier ont en partage, et qui les rapproche : tarniq. Cette dernière se dépose dans une autre forme, sous laquelle elle reviendra vers le chasseur si celui-ci s'est comporté comme il se doit avec sa proie : s'il ne l'a pas fait souffrir inutilement et s'il n'a rien gâché de l'animal. En outre, seuls les hommes (et parfois les chiens) ont un nom, atiq, véritable attribut de l'individuation.

Les Inuit, dans leur acception la plus large de la catégorie de “Ceux qui sont vivants”, s’inscrivent délibérément, on le voit, dans une position de proximité avec les animaux, se pensant d’abord comme des êtres partageant quelque chose d’essentiel, l'énergie vitale, et non pas comme des êtres séparés par une différence irréductible. Dans cette perspective, on peut avancer que le sens littéral du nom Inuit “les hommes par excellence”, souvent compris comme construit en opposition à d’autres hommes, est peut-être aussi une précision permettant de distinguer les hommes des autres êtres vivants au sein de la catégorie uumajuit dans son sens le plus large. Le fait que la plupart des mythes fondateurs soulignent la proximité entre tous les uumajuit en rapportant les péripéties d'êtres vivants multipliant les passages entre formes animales et formes humaines, renforce la validité de cette interprétation. A l'intérieur de la catégorie de “Ceux qui sont vivants”, le statut de chacun est fragile et sans cesse renégocié.

La chasse, le partage – hautement ritualisé – de la prise, et la consommation collective de sa viande sont les temps forts par lesquels se réaffirme non seulement le lien qui unit les hommes et le gibier mais aussi la juste place de chacun dans cette relation.

Alors que les Inuit sont aujourd'hui tous sédentarisés (depuis les années 1940, 50 ou 60 selon les pays et les régions), on peut s'interroger sur la pérennité de cette conception des rapports hommes / animaux dans leurs représentations contemporaines. Certes, la vie quotidienne des moins de quarante ans est aujourd’hui davantage marquée par la télévision et la consommation de plats cuisinés achetés au rayon “ surgelés ” des supérettes des villages que par la chasse au phoque et sa consommation. Cependant, la culture inuit reste plus vivante qu'il ne paraît de l'extérieur, et les conceptions du monde comme les valeurs qu'elle porte demeurent prégnantes dans la pensée de tous, plus vivement au Groenland, au Nunavik (Nord Québec) et au Nunavut (Canada), où la langue vernaculaire de tous reste l’inuktitut. En témoignent notamment les fréquents conflits soulevés par les programmes de gestion de la faune, où les Inuit opposent leur conception holiste de la nature à celle des scientifiques et des écologistes, qui exercent de multiples pressions pour limiter les activités cynégétiques des peuples chasseurs. L'insistance des Inuit canadiens à voir inscrit dans les accords du Nunavut leur droit à organiser une chasse annuelle à la baleine franche, demande accordée, est à ce titre hautement significative. Pour eux, chasser la baleine, c'est maintenir ce lien essentiel entre eux-mêmes et le gibier, qui pourrait être fâché de se voir délaissé et se venger en ne venant plus s'offrir aux chasseurs. Plus qu'une mise à mort, la chasse est pour les Inuit une expérience ontologique, individuelle et collective, dont l'enjeu est la place de l'homme dans une nature dont il fait intégralement partie.

Notes

Bibliographie indicative

Collignon B., 1996, Les Inuit, ce qu'ils savent du territoire, Paris, L'Harmattan.

Nakashima D., 1999, "Sources de chaleur sur la banquise : plumes d'oiseau et sang de phoque chez les Inuit des îles Belcher", Banquises – Les Inuit et l'infini arctique, Paris, Autrement.

Nakashima D., 1991, The Ecological Knowledge of Belcher Island Inuit : a traditional basis for contemporary wildlife management, Montréal, McGill University, thèse non publiée.

Randa V., 1996, "Différencier pour mieux rapprocher, conceptualisation de la faune chez les Iglulingmiut", in N. Tersis et al. (dir.), La dynamique dans la langue et la culture inuit, Paris, Peeters.

Therrien M., 1999, Printemps Inuit – Naissance du Nunavut, Montpellier, Indigène Editions.

Biographie de l'auteur

Béatrice Collignon, Maître de Conférences à l'Université de Paris 1 et chercheur associé à l'équipe Epistémologie et Histoire de la Géographie (EHGO) de l'UMR Géographie-Cités a effectué plusieurs missions de longue durée auprès des Inuit du Canada depuis 1980. Ses recherches actuelles portent sur les savoirs vernaculaires en géographie.


30 janvier 2000

i Groenland, 50 000 ; Canada, 30 000 ; Alaska, 40 000 ; rive sibérienne du détroit de Béring, 2 000 (approximativement)

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