UN NOUVEAU DÉFI :
LA MONTAGNE "DURABLE"

Alain DE L'HARPE
Département de Géographie

 

L'article complet

De tout temps, les sociétés humaines en occupant les territoires ont entretenu certaines formes de relation avec la nature et ont, pour ce faire, organisé leurs relations à la Terre.

Ces relations ont été parfois dissymétriques et ont appauvri le capital naturel et ce parfois de manière irrémédiable.

Le milieu montagnard, après un développement économique effréné, panse ses plaies. Les décideurs d’aujourd’hui ont une vision différente de la montagne et tentent, à travers leurs actions, de ne plus compromettre, pour les générations futures, le capital naturel de la montagne, territoire aux écosystèmes fragiles.

En reprenant les étapes successives du développement économique montagnard, nous chercherons à mieux saisir les enjeux des nouveaux systèmes territoriaux qui émergent dans la région du Mont-Blanc et plus particulièrement un système territorial environnemental à consonance durable.

Système territorial et développement durable

Le territoire est à la fois une réalité aussi bien naturelle que sociale. Le milieu, les pratiques et les représentations sociales (ou système référentiel) doivent se situer dans un contexte socio-politique particulier favorable ou non à des changements d’état de ces systèmes territoriaux. L’ensemble constituant un système dont les parties sont interdépendantes.

Il faut savoir qu’un territoire est composé d’éléments en interaction, interdépendants. C’est aussi une relation privilégiée entre l’homme et le milieu naturel structurée par un environnement naturel et humain, constitué en particulier d’acteurs sociaux. A partir des représentations de ceux-ci, des actions seront mobilisées. Qu’on le comprenne bien, représentations et pratiques sont liées ; en effet les représentations sont les modalités concrètes qui vont permettre aux acteurs, dans un premier temps, d’identifier puis d’utiliser des éléments naturels qui seront ainsi inventés puis appropriés par une société comme une création sociale correspondant à une ressource identifiée comme telle générant une image phare.

Figure 1

Succession de systèmes territoriaux

 

Source : Coll., 1994, p. 38.

Le contexte social sera un des éléments moteurs pour les changements. Le reprofilage des systèmes territoriaux évolue lentement et se remplace. Il faut savoir que le passage d’un système territorial à un autre s’effectue à partir d’un changement de représentations des acteurs en présence qui modifient leurs pratiques sociales de la montagne et in fine de leur environnement…

Ce passage ne s’effectue pas brutalement mais progressivement (voir Figure 1) accompagné par une étape transitoire souvent synonyme de conflits issus des changements apportés (externes et internes) dans la dynamique territoriale et que l’on peut considérer comme une phase d’accommodation des sociétés.

Lorsque le système territorial tend à s’effacer au profit d’un autre, le contrat nature-société est alors remis en question.

Ces systèmes territoriaux environnementaux passent par un processus de recomposition territoriale révélant une nouvelle identité territoriale. Elle se nourrit des représentations sociales des acteurs tout autant que de leur pratiques spatiales, étant entendu que représentations et pratiques guident les options d’aménagement effectuées par les acteurs.

Aujourd’hui, il n’y a plus de territoires. Les espaces de vie se superposent avec l’espace de travail ; nous avons à faire avec des territoires éclatés qui n’offrent plus de continuité spatiale d’où l’idée d’une recomposition territoriale.

Cette recomposition passe par des acteurs mobilisés autour de projets locaux, décentralisés qui permettent une certaine innovation sociale. Le local devient un référant culturel et idéel significatif. Ainsi les rapports sociaux et économiques s’ancrent dans le territoire ce qui fait surgir l’importance du partenariat, pièce maîtresse dans le processus de territorialisation du social, de l’économique, du culturel et de l’environnement cela à travers un partenariat inter-étatique.

Le développement territorial environnemental

Nous suivons en cela les propositions de Cunha (1988) :

1) Le principe géographique de l’équité territoriale (valorisation d’attributs spatiaux spécifiques, par exemple le paysage),

2) Le principe sociologique de l’équité sociale,

3) Le principe de la croissance endogène qui correspond à la valorisation des ressources locales du système territorial.

Ces propositions peuvent être mises en parallèle avec les principes de base du développement durable (Zuindeau 1993) : équité, environnement et temps.

- Equité : Responsabilité des générations actuelles envers la génération future (responsabilité),

- Environnement : un espace montagnard,

- Temps : la priorité est donnée au long terme.

Ceci nous amène à la définition du développement durable, la plus couramment admise : « Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. » (C.M.E.D, 1988, p.51). Cette définition pose plus de questions qu’elle n’en résout. ll existe en effet une interprétation multiple de cette définition intègre, en outre, des volets comme le développement social, ou économique et l’équité.

Le développement durable reste une notion encore floue qui se précisera, qui prendra corps au fil des réalisations pratiques. Pour prendre corps, le développement durable doit passer par une démarche participative, afin d’être intégré dans les mentalités et implique le long terme. Les vecteurs privilégiés pour ce faire sont : l’éducation, la sensibilisation et la formation.

L’Espace Mont-Blanc

Vers la fin des années quatre-vingts naît une association internationale de protection de la montagne, Mountain Wilderness ; cette association de protection de la haute-montagne lance une grande idée, celle d’un parc international du Mont-Blanc. Les intentions sont de faire s’éveiller les consciences écologiques des usagers de la montagne.

Le maire de Chamonix, après quelques mois, s'y oppose fermement, dénonçant le fait qu'un parc naturel n'est absolument pas adapté à des territoires occupés par des hommes. L'aspect réglementaire offusque les élus locaux.

Les ministres de l'Environnement des trois pays concernés (France, Italie, Suisse) décident alors de confier l'initiative aux élus locaux quant à la gestion future du massif, et dès 1990 naîtra l'idée de l'Espace Mont-Blanc, qui tente, par la concertation des trois entités, d’effectuer un aménagement raisonné et novateur de la gestion du Massif du Mont-Blanc, en conciliant promotion et protection des sites concernés, alliant développement socio-économique et protection de l’environnement.

Une structure décisionnelle est mise en place : la Conférence Transfrontalière Mont-Blanc, composée de cinq membres de chaque pays.

Le but de ce projet est, en quelques phrases, de conserver l'agriculture, un tourisme extensif doux, capable de sauvegarder la richesse environnementale du site. Et comment cela ? Par les opérations suivantes :

- réhabilitation des alpages, de bisses,

- création de structures d'hébergement (gîtes d’alpages),

- sauvegarde des sites naturels et paysages avec compatibilité des activités économiques, remise en état des milieux dégradés,

- atténuation de la pression touristique sur les sites écologiquement sensibles accompagnée d’une meilleure gestion des flux touristiques.

L'Espace Mont-Blanc introduit, en outre, une dimension de durabilité dans sa gestion territoriale.

Des zones-tests ont été mises en place avec des comités de pilotage, menant des expériences qui contribuent à une véritable gestion de problèmes concrets. La Montagne de Balme, les Vals Ferret, ou bien encore le Col du Bonhomme-Col de la Seigne en sont les exemples, conduisant les trois communautés à travailler ensemble autour de projets définis en commun permettant ainsi de repenser l'aménagement du Massif. Il s'agit là d'une politique concertée d'aménagement du territoire.

Nous nous trouvons donc en présence d'un nouveau système territorial que nous qualifierons d'environnemental, faisant suite au système environnemental touristique précédent, et se trouvant encore dans la phase transitoire.

Nous y voyons une influence certaine de nouveaux mythes et représentations post-modernes qui tentent de redonner aux diverses vallées du Mont-Blanc comme un parfum d'authenticité, de nostalgie, réconciliant, en quelque sorte, la montagne avec elle-même. Nous n'irons pas jusqu'à dire, néanmoins, que l'aspect est totalement désintéressé financièrement...

Tout d'abord, il convient de rappeler que tout changement intervenant dans le contexte social, entraîne un changement de représentations et de pratiques et qu'au gré des séquences temporelles, les relations entre l'homme et la montagne se sont monétarisées. Le territoire est alors valorisé en tant que valeur d'échange et plus en tant que valeur d’usage. L’Espace Mont-Blanc dans son rôle d’arbitre, commence à prendre en compte d’autres réalités. Toutefois sa non-reconnaissance juridique est un point faible et nuit à sa crédibilité. La Montagne de Balme en est un vibrant exemple.

On doit satisfaire les besoins de productivité en assurant l’égalité des chances pour tous. L’idée de développement durable est intéressante en tant qu’approche globale de responsabilisation, dont le but est d’œuvrer en faveur du bien commun en permettant l’accès aux ressources.

L’équité spatiale aussi doit favoriser une juste répartition des richesses. En effet, tout développement doit garantir un maintien des stocks en ressources naturelles et doit permettre la reproductibilité des ressources ; c’est le long terme qui est privilégié ici.

Voilà pourquoi il faut concilier tourisme et protection de l’environnement, par la gestion des flux, par la création de transports publics, par exemple, ce qui correspond à favoriser le bien-être des populations d’accueil, la satisfaction des touristes, tout en préservant l’attractivité du site.

Après une certaine prise de conscience récente, un virage s'est donc effectué introduisant une autre manière d'aménager et surtout de penser la montagne, par la gestion des ressources naturelles. Toutefois, le poids du facteur économique que représente le tourisme dans la région du Mont-Blanc n'est pas fondamentalement remis en cause, même s’il est tempéré par les principes du développement durable. Le système touristique a consommé les ressources plutôt qu’il ne les a gérées.

Le développement durable et le développement territorial vont de pair. En effet il faut considérer que pour tendre vers une stabilité écologique durable il faut une approche globale et intégrée, avec des stratégies variables selon les lieux et les problématiques. Il faut pour cela une participation active des acteurs locaux. Enfin l’éducation et la formation des acteurs se révèlent être indispensable.

Bibliographie

Coll., (1994) : Développement territorial et valeur environnementale en haute montagne. L’exemple du Massif du Mont-Blanc, les Dossiers de la Revue de Géographie Alpine, n° 14, Grenoble.

CMED., (1988) : Notre avenir à tous, Editions du Fleuve, Montréal.

Conférence Transfrontalière Mont-Blanc (1994) : Espace Mont-Blanc. L’enjeu, Sion, Chamonix, Aoste.

Cunha A : (1988) : Systèmes et territoire : valeurs, concepts et indicateurs pour un autre développement, in L’Espace Géographique, n°3, p. 181-198.

Zuindeau B : (1994) : La (les) théorie(s) du développement soutenable: quel apport pour l’analyse du développement économique régional, Revue d’Economie Régionale et Urbaine n°4, p.607-622.

Biographie

Alain de l’Harpe est né à Genève en 1967. Après des études de droit, il prépare une licence en Géographie à l’Université de Genève où il est licencié en 1994. En 1995, il obtient un DEA à l’Institut de Géographie Alpine de Grenoble. Assistant depuis 1995 au Département de Géographie de l’Université de Genève, il enseigne la géographie culturelle et humaine et achève une thèse de doctorat sur l’ Espace Mont-Blanc. Il est, en outre, membre du bureau de la Société de Géographie de Genève depuis 1998.

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