NATURE ET ENVIRONNEMENT :
CONSIDÉRATIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES

Bertrand LÉVY
Département de Géographie, Université de Genève

 

L'article complet

Les deux termes recouvrent souvent des réalités semblables mais ils possèdent des différences non négligeables dans l’histoire de leur contenu et de leur usage. Ils sont souvent employés comme l’un des termes d’une relation bipolaire. La nature était opposée chez les Grecs à l’homme et à la divinité, et plus tard, à la culture et à la civilisation. L’environnement, quant à lui, est à la base ce qui entoure l’homme, sa périphérie, son milieu (on parle d’environnement social ou psychologique), ou alors, c’est ce qui est opposé à l’homme, à la société, et à l’œuvre de civilisation ; on parle ainsi d’un environnement naturel qui serait l’envers d’un environnement construit.

La géographie a toujours été une science d’interface : interfaces homme/milieu, société/environnement, nature/culture, autant de terminologies voisines qui mettent l’accent sur la relation entre un substrat naturel et un adstrat humain. Si Clarence GLACKEN (1967) utilise la dualité nature/culture pour en retracer l’évolution de l’antiquité au 18e siècle, c’est que ces termes ont une portée historique, bien ancrée dans les philosophies. Ce n’est pas le cas de l’environnement. Le dictionnaire PETIT ROBERT (1993 : 787) fait remonter à 1964 son apparition dans le sens écologique, dérivé de l’américain « environment ». Sa définition est : « Ensemble des conditions naturelles (physiques, chimiques, biologiques) et culturelles (sociologiques) dans lesquelles les organismes vivants (en particulier l’homme) se développent ». Cette définition est englobante puisqu’elle inclut la double dimension naturelle et culturelle. Dans la réalité scientifique toutefois, l’usage du terme environnement a été non pas monopolisé mais en tout cas fortement dominé par l’utilisation faite par les sciences de la nature jusqu’aux années 1980. Cette situation relevait de la domination, en termes quantitatifs, des études environnementales dans les sciences de la nature, par rapport aux sciences de l’homme et de la culture, mais cette situation est en train d’évoluer favorablement pour les sciences de l’homme, les sciences sociales, politiques et le droit, qui fournissent de plus en plus d’études environnementales. En consultant par sujet et mots associés le réseau des bibliothèques de Suisse romande, on constate que les termes les plus fréquemment couplés à l’environnement sont : la protection, la dégradation et la destruction, la pollution, les analyses d’impact, le droit et la gestion de l’environnement, l’environnement végétal, la santé, l’environnement rural, urbain, les transports, les ressources naturelles, les risques et l’environnement social. Les études culturelles et esthétiques sur l’environnement commencent à poindre, mais elles sont marginales, quantitativement parlant.

Sur l’étymologie du mot nature (phusis chez les Grecs), STASZAK (1996 : 97) note : « le substantif phusis est construit sur la racine du verbe phuomai, dont le sens est actif : faire pousser, faire naître, produire. Phusis renvoie au processus de cette venue à l’être. Au sens premier, phusis signifie donc origine. » Ce sens de naissance et de force s’est doublé de celui de manière d’être, de constitution, et s’est étendu à « ce qui est normal », dans l’ordre des choses, « naturel ». Ainsi, dans le mot « nature », il y a la quête de l’origine et du processus, la notion de constitution, de noyau des choses ou des êtres (la nature d’un objet, la nature humaine), et celle de force interne. Cela amènera à parler lors d’événement touchant les éléments naturels, des « forces de la nature ». Dans cette acception, le sens du mot nature va se doubler d’une dimension métaphysique voire religieuse, qui culminera avec le romantisme quand nous nous approcherons d’une conception divine de la nature, une puissance qui dépasse l’homme. Dans l’histoire des conceptions philosophiques, la nature n’a pas la valeur stable que leur assignaient les Grecs. Tantôt, l’homme a été dissocié de la nature, comme dans les philosophies dualistes, dans le rationalisme par exemple, tantôt, l’homme à été inclus dans la nature, et la nature dans l’homme - par le biais de la « nature humaine » ; c’est la conception holistique, qui conçoit la nature et l’homme rassemblés dans un tout (le cosmos, l’univers), conception que défend la géographie humaniste, une nature conçue sur le modèle goethéen, qui comporte une double dimension physique et métaphysique, et qui est associée à la perception individuelle, et à l’art (LEVY, 1989).

La grande différence entre l’usage des termes « environnement » et « nature » est que le premier terme va se développer brutalement à partir des années 1960-1970 dans un contexte scientifique dominé par le néo-positivisme alors que l’usage du mot « nature » va épouser les nombreux changements de conceptions philosophiques qui ont marqué une histoire culturelle vieille de plus de deux mille cinq cents ans. Si l’ « environnement » dans son sens écologique a connu un succès indiscutable – en une quinzaine d’années, un terme quasiment inexistant va désigner des pôles de recherche et des ministères-, il n’en va pas de même pour l’usage du mot « nature » qui s’est cantonné dans la sphère culturelle et artistique sans disparaître toutefois du vocabulaire scientifique. De nombreux scientifiques jouent le double registre « environnement » et « nature » par souci de mieux faire passer leur message sur le plan scientifique, politique et culturel. On citera deux exemples : dans le très sérieux et annuel L’Etat de la Planète, marqué par des préoccupations écologiques, Lester BROWN (1995 : 5-31) intitule le premier chapitre « Les limites de la nature » ; François WALTER (1990), quant à lui, a titré son remarquable essai : « Les Suisses et l’environnement. Une histoire du rapport à la nature du 18e siècle à nos jours ».

Si l’on accomplit le même exercice de recherche de fréquence de mots clés associés à « nature », on obtient quelques termes communs avec l’environnement comme protection – qui domine -, droit, science, société, paysage et esthétique, mais beaucoup de termes propres comme l’observation, la poésie, de nombreux noms d’artistes peintres et écrivains (Goethe, Rousseau), des philosophes (Hegel). Le terme qui arrive tout de suite après protection, c’est « concept », ce qui montre bien que la notion de nature a donné lieu à une très riche littérature philosophique, qui pose aussi la question de l’homme ; la recherche conceptuelle sur l’environnement est au contraire extrêmement pauvre, c’est une notion délibérément plus « opératoire » que culturelle ou philosophique. L’environnement a été défini ainsi par opposition au paysage par Augustin BERQUE (1991 : 4) : « Le paysage n’est pas l’environnement. L’environnement, c’est le côté factuel d’un milieu (i.e. de la relation d’une société à l’espace et à la nature), le paysage, c’est le côté sensible de cette relation. » Est-ce à dire que l’environnement n’aurait qu’une dimension factuelle, « froide », matérielle, peu définie, alors que la nature serait au contraire une notion qui incorporerait une conception, une perception, une sensibilité, des moyens de représentations affinés ?

La nature, par rapport à l’environnement, a fait l’objet d’une idéalisation. Elle est à l’opposé d’un concept né de la science instrumentale. La nature appelle, selon la tradition goethéenne et panthéiste qui va marquer le romantisme, des valeurs telles que le respect, la déférence, l’admiration ou la crainte. Bref, il y a un sentiment de la nature. Dans un texte paru en 1908, l’écrivain Hermann Hesse, qui poursuit la tradition romantique tout en l’enracinant dans le siècle, évoque la fragmentation du savoir, qui cherche à mettre la nature au service de buts très divers : buts pratiques, du paysan par exemple qui pense par temps de pluie à ses champs ; but esthétique du peintre qui cherche à capter la lumière naturelle d’un paysage après la pluie ; but scientifique de celui qui herborise, comme Rousseau, pour mieux connaître la botanique ; but instrumental enfin de l’ingénieur, du géologue qui utilise la nature pour en extraire des matériaux spécifiques (en langage environnemental, on parle de ressources naturelles). Or, dit Hesse, la nature mérite mieux que des connaissances et des pratiques fragmentées, elle est plus qu’une matière : elle est porteuse d’un sens. La nature requiert de l’homme une attitude, un comportement, une perception, une conception éthique et unitaire dans le sens où sa compréhension ne s’oppose pas à sa contemplation ni à son respect.

Pierre LASCOUMES (1994 : 10) dans L’éco-pouvoir dit : « Notre environnement est une nature travaillée par la politique ». On peut prendre cette proposition de deux manières : d’une manière négative dans le sens où la nature serait réduite, instrumentalisée par le discours et le pouvoir politique, une nature qui perdrait magie et pouvoir évocateur ; ou d’une manière positive en cela que le terme d’environnement a acquis une visibilité politique et économique, qu’il a émergé comme une nouvelle question sociale qui fait l’objet d’interventions sur le terrain démocratique. La dichotomie entre une nature servant l’argument poétique, philosophique, artistique ou religieux et un environnement servant la politique et la science, rejoindrait la dualité entre une géographie de la contemplation et une géographie de l’action. En fait, cette dissociation est simpliste : on peut être aussi bien actif en maniant des idées et en éprouvant des sentiments qu’en maniant des faits et des chiffres. C’est la pertinence du langage utilisé face au message à émettre qui fait la différence ; la notion d’environnement est devenue synonyme de problèmes, de luttes et d’enjeux matériels, alors que celle de nature continue à réjouir l’homme qui rêve, qui sent et qui pense, un homme qui refuse de réduire le sens de ce qui l’entoure, d’un certain ordre du monde, d’une certaine harmonie - toujours menacée - à un discours et une idéologie techno-scientifique. Il s’agit de trouver une complémentarité entre les langages de l’environnement et de la nature pour réconcilier science, politique et poésie. L’écologie, en plus d’être une science, est aussi et surtout, selon l’expression d’Edgar Morin, une éthique bio-humaniste, et peut-être aussi une esthétique.

Bibliographie

BERQUE, Augustin, 1991, « De paysage en outre-pays », Le débat, Au-delà du paysage moderne, sous la dir. de Pierre Nora, No 65, mai-août, p. 4.

BROWN, Lester et al. (éds.), 1995, L’Etat de la Planète 1995/1996, Worldwatch Institute, Paris : La Découverte.

DICTIONNAIRE LE PETIT ROBERT 1, 1993, Paris.

FERRY, Luc, 1992, Le nouvel ordre écologique, Paris : Grasset.

GLACKEN, C.J., 1967, Traces on the Rhodian Shore. Nature and Culture in Western Thought from Ancient Times to the End of the Eighteenth Century, Berkeley : University of California Press.

HESSE, Hermann, 1908, « Vom Naturgenuss » (« Comment apprécier la nature »), Neues Wiener Tagblatt IV.

LASCOUMES, Pierre, 1994, L’éco-pouvoir. Environnements et politiques, Paris : La Découverte.

LEVY, Bertrand, 1989, Géographie humaniste et littérature : l’espace existentiel dans la vie et l’œuvre de Hermann Hesse, Genève : Le Concept moderne.

ROGER, Alain, GUERY, François (éds.), 1991, Maîtres et protecteurs de la nature, Seyssel : Champ Vallon.

STASZAK, Jean-François, 1996, « Nature et culture : des origines du « déterminisme géographique » », Géographie et Cultures, pp. 95-115.

WALTER, François, 1990, Les Suisses et l’environnement. Une histoire du rapport à la nature du 18e siècle à nos jours, Genève : Zoé.

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