REPENSER LA NATURE DANS LA VILLE :
UN ENJEU POUR LA GÉOGRAPHIE

Nicole MATHIEU

 

L'article complet

LA VILLE, UN TERRAIN D’EXPÉRIMENTATION EXEMPLAIRE POUR LE DÉCODAGE DE LA RELATION SOCIÉTÉ/NATURE

L’irruption de la question de l’environnement et du développement durable dans les problématiques scientifiques a conduit les sciences sociales à prendre position sur leur rapport aux faits physiques et matériels, à réinterroger le concept de nature et corrélativement à éclairer le rapport de ce concept à celui d’environnement. La question des rapports sociétés/natures, paradigme originel de la géographie, est devenue centrale en même temps que celles des conditions d’exercice de l’interdisciplinarité entre les sciences de la nature et les sciences de la société. Mais la formalisation des relations sociétés/natures dans les sociétés post-industrielles en est encore à ses balbutiements. Notre hypothèse est que la ville est, à plusieurs titres, un terrain d’expérimentation exemplaire pour le décodage de ces relations. Faire du rapport nature/ville un objet de recherche est pour le moins insolite tant est encore forte l’opposition entre le concept de ville qui renvoie à celui d’espace, de milieu technique et artificiel où tous les faits de nature sont absents ou entièrement maîtrisés, et celui de nature qui est le contraire de l’urbanité. Mais cette entrée paradoxale : - se demander ce qu’est la nature en ville, ce que sont les relations sociétés/natures dans l’espace urbain -, conduit à un véritable renouvellement de méthode.

Une définition objective de la nature comme matérialite

La question ainsi posée oblige à sortir des stéréotypes et des représentations sociales dominantes, voire à casser l’idée de nature. On ne peut en effet, pour analyser objectivement la naturalité urbaine, se contenter de décrire ce qui est désigné comme naturel en ville pour des raisons esthétiques, d’hygiène ou de confort (les arbres, les jardins publics, le « verdissement , les pigeons et les animaux domestiques...). Non seulement on est obligé de réexaminer les processus naturels recouverts ou déformés par l’artificialisation (la topographie, la circulation de l’eau, les saisons, le climat urbain, les variations diurnes etc...) mais il faut identifier et analyser une « nature produite » issue de processus de relation entre faits naturels et artificiels, dont le caractère dominant est soit du côté du naturel (inondations en milieu imperméabilisé, chute de neige et embouteillage, orages violents ou tempêtes...), soit du côté du technique (nuisances sonores, pollutions de l’air, déchets et qualité de l’eau, sols pollués, pollutions lumineuses etc...). Repenser la matérialité de la nature en ville force donc, d’une part, à sortir de l’assimilation qui est faite entre nature et « belle nature », amalgame qui conduit à postuler que le naturel est ailleurs (à la campagne) et que les politiques de protection de la nature en ville se résument à son verdissement, d’autre part, à affronter l’analyse des relations concrètes entre « nature » et « environnement », entre les systèmes naturels et les problèmes d’environnement. Prendre en compte la nature matérielle de la ville, c’est de fait s’engager dans la formalisation des intersections entre processus naturels et processus sociaux de production de matérialité.

L’individu, acteur central de la relation société/nature

Le deuxième intérêt de faire de la ville un terrain d’expérimentation des relations société/nature est qu’il oblige à revenir à un niveau insuffisamment travaillé par la géographie, celui de chaque individu, de la conscience que chaque personne a de son environnement et de sa responsabilité dans les problèmes d’environnement. Dans la mesure où, pour la grande majorité des citadins, la nature n’est pas urbaine, leur poser la question de la place qu’ils accordent à la nature dans la ville rend nécessaire une investigation en profondeur de leurs représentations et leurs pratiques de nature en confrontant celles ci à des objets qui sont objectivement naturels et urbains comme par exemple les espèces animales devenues urbaines (animaux indésirables comme les blattes, animaux tolérés comme les chats errants...). Les premiers résultats des enquêtes font émerger l’hypothèse que les citadins des villes postindustrielles ont des « savoirs de la nature » marqués par un certain nombre de traits : faible connaissance des fonctionnements biologiques et des ressources renouvelables ; valorisation d’une idée de nature assimilée au beau et au sain ; décalage entre les représentations et les pratiques, entre l’idéel et le matériel ; faible conscience de l’effectivité de leurs pratiques sur le milieu naturel et l’environnement. Nous proposons le concept de « culture de la nature » pour analyser la façon dont chaque individu comprend le passage entre ses valeurs et ses représentations de la nature avec sa pratique et une connaissance de ses conséquences sur le milieu naturel et l’environnement. Cet outil devrait permettre de repérer des types de « cultures de la nature » citadines variant avec les origines géographiques et sociales ainsi qu’avec les lieux de vie subis ou choisis.

Une nouvelle idée de la ville : des milieux et des modes d’habiter

Se donner comme objet de recherche la nature dans la ville aboutit en définitive à casser l’idée habituelle de « ville », à en renouveler profondément la définition. En effet ce qui importe est de confronter les deux approches précédemment décrites, celle d’une objectivation de la naturalité des lieux urbains, celle de la subjectivité des cultures de la nature de chaque citadin. Cette confrontation s’opère par une mise en relation des cultures de la nature des habitants à un territoire réel décrit dans toutes ses dimensions, physiques en particulier. La connaissance exacte des lieux dans lesquels s’exercent les cultures de la nature est un moyen décisif de décliner la relations de chaque habitant avec la dimension naturelle de son environnement. L’approche géographique conduit à représenter la ville comme un ensemble de milieux, prenant en compte tout ce qui fait la matérialité des lieux (pollutions, matériaux et formes du bâti...). Elle implique aussi de représenter la relation de chaque individu avec la matérialité des milieux, que nous nommons mode d’habiter (Cf. cartes 1 et 2). En somme c’est penser la ville comme un ensemble de milieux, produits de l’interaction entre des habitants et leurs lieux de vie et de pratiques. Milieux et modes d’habiter rendent compte des rapports sociétés/natures à différentes échelles, du logement, au quartier, à la ville...

La réarticulation entre géographie physique et géographie humaine, le retour de l’individu habitant dans l’analyse géographique, sont donc, aujourd’hui, les enjeux majeurs du « tournant géographique ». Ces deux postures théoriques sont le noeud d’une réflexion politique sur la ville de demain et son développement durable.

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Nicole Mathieu née le 12 juin 1936 à Saigon, Ecole Normale Supérieure de Jeunes Filles (1957), Agrégation d’Histoire et de Géographie (1960), Doctorat de 3ème cycle (1966), Habilitation à diriger des recherches (1984), Directeur de recherche au CNRS (DR1), Directrice de Strates (1984-1994), Professeur à l’Université de Rouen (1995-1997), Responsable de l’Observatoire des rapports entre rural et urbain (UMR Ladyss), Responsable du DEA Sciences sociales et sociétés rurales, Rédacteur en chef adjoint de Natures Sciences Sociétés, Correspondant national de l’Académie d’Agriculture (1999).

Carte établie par W Hucy . Couverture végétale de l'agglomération de Rouen d'après l'image Spot et IGN

Elle est évidemment différente de celle que l'on aurait établie si on s'en était tenu aux espaces verts et jardins publics, parcs et forêts.

Végétation par habitant dans l'agglomération de Rouen. Carte rendue possible du fait des données de population carroyées à chaque recensement.

 

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