1LES PARCS NATURELS, UN CONCEPT PÉRIMÉ

Christophe GRENIER

 

L'article complet

Le qualificatif de "naturels" accolé aux parcs1 pourrait faire oublier qu'il s'agit d'espaces comme tant d'autres, où des acteurs opérant sur de multiples échelles composent ou s'affrontent, s'efforçant de s'y tailler des territoires qui leur permettent divers usages de la nature ou de se placer dans des lieux jugés intéressants. Les Galapagos sont entrées dans l'écoumène en même temps que dans un Système Monde en formation, à la fin du XVIIème siècle : cela fait trois siècles que pirates, baleiniers, colons, naturalistes, militaires et touristes, étran-gers ou équatoriens, ont utilisé la situation et intensément usé des ressources de ces îles, dont on diffuse pourtant toujours une image de nature intacte.


Le Parc National Galapagos (PNG), un espace banal


Mais c'est bien pour mettre fin à des activités humaines dévastatrices que le PNG est créé en 1959, avec des objectifs contradictoires toutefois. L'Etat équatorien conçoit le parc national comme le socle du développement écono-mique de l'archipel, qui deviendrait grâce à lui un "pôle du tourisme mondial", d'après le décret du 20 juillet instaurant le PNG; cela stimulerait les migrations vers ce territoire jusqu'alors répulsif et y consoliderait ainsi la souveraineté nationale. Quant aux vrais promoteurs du parc national, de prestigieux natu-ralistes occidentaux regroupés dans une "Fondation Charles Darwin" (FCD) formée le 23 juillet avec l'appui de l'UNESCO et de l'UICN, ils obtiennent une base permanente dans l'archipel, puisque leur projet est de faire des Galapagos un "laboratoire de l'évolution", comme l'écrit J. Huxley (1964) l'année de l'inauguration de cette "Station de Recherche Charles Darwin".

Pour les scientifiques, le bilan de 40 années de PNG est positif : grâce à la Station Darwin, les Galapagos continuent d’être l’endroit de la planète le plus étudié par les naturalistes. Mais le parc national est aussi, et surtout, un succès pour l'Etat équatorien : les Galapagos sont passées du statut de territoire à celui de province, connaissent un fort développement du tourisme (4000 visiteurs en 1974, 66 000 en 1998; 13 bateaux de croisière totalisant 300 places en 1974, 90 embarcations aux 1500 places en 1998), une croissance démogra-phique fulgurante (2000 habitants en 1962, 18 000 en 1998), et sont bien reliées au continent (un vol hebdomadaire sur un aéroport insulaire en 1974, quinze vols par semaine et trois aéroports dans l'archipel en 1998)…

Or ces réussites s'accomodent tout à fait de ce que les projets et règle-ments énoncés dans toute une série de lois, plans et rapports établis depuis une trentaine d'années par l'Etat, des organisations internationales et des ONG n'aient pas abouti : aucun des quotas en matière de tourisme n'a été respecté, le système de quarantaine phyto-sanitaire n'a pas été installé, le contrôle des migrations est un vœu pieu, la surveillance du PNG est quasiment nulle, etc. Un "parc naturel" peut donc "servir" à des objectifs autres que la protection de la nature qui, elle, n'a pas réussi aux Galapagos.

Cette faillite a trois causes. D'abord, cette conservation a été conçue à l’écart des hommes, car dans ce "parc naturel", le premier usage légitime de la nature a été la recherche scientifique. Dès lors, le seul programme de la FCD destiné à la population locale est son "éducation", puisque "les destructions les plus sérieuses étant imputables aux habitants des îles, in­suffisamment informés de la valeur des Galapagos sur le plan de la science (…), ce sera l'un des rôles de la Station biologique que d'éduquer cette population par des méthodes appropriées" (Dorst, 1959). Mais, susceptibles ou ignares, des îliens s'opposent au PNG; ils sont relayés par des maires, députés ou ministres réclamant davantage de développement aux Galapagos : leurs leitmotivs communs est que la FCD “favorise les animaux au détriment des hommes”, alors que ceux-ci "font la patrie" dans ces îles.

La seconde raison de ce fiasco s'explique par le faible contrôle public du PNG : les moyens des institutions qui en sont responsables - le Service du Parc National Galapagos et la Station - sont notoirement insuffisants. Le PNG continue donc d'être un espace ouvert à toutes sortes d'activités dont certaines, comme la pêche aux holothuries et aux requins exportés vers l'Asie, causent de gros dommages écologiques. Et cette ouverture à double sens se manifeste éga-lement par l'arrivée massive d’espèces allochtones, phénomène tout aussi grave pour la conservation des écosystèmes insulaires.

Enfin, la pression conjuguée du marché mondial et de l’Etat est la cause principale de l'échec d'une politique de conservation soumise au joug de la rentabilité. Dès la fin des années 1960, la FCD a œuvré à la mise en valeur économique du PNG en l'aménageant pour répondre à une demande touristique croissante, et ce au bénéfice, d'abord, de la principale entreprise de tourisme équatorienne. Et depuis les années 1980, l'Etat s'est aligné sur cette politique, aidé par des organisations internationales gagnées par le libéralisme ambiant; mais puisque ces dernières réduisent alors leurs subventions, la FCD est obli-gée de s'autofinancer en partie. Elle y parvient en s'alliant aux grandes entre-prises continentales par le biais de la politique dite du "tourisme sélectif", censée fournir de riches donateurs à l'ONG naturaliste tout en réduisant l'offre locale afin de décourager les migrations vers les Galapagos : le résultat est que la plupart des armateurs insulaires ont été évincés de ce juteux marché touris-tique. Or, à mesure de l'ouverture de l'archipel sur le marché mondial et de la “continentalisation” du mode de vie des îliens, ceux-ci dépendent toujours plus de l'extérieur et souffrent de sa concurrence, notamment dans le tourisme, la pêche et l'emploi (les migrants récents ont des salaires moins élevés). Et si la FCD proteste contre une activité jugée dangereuse pour l'écologie des Gala-pagos, elle affronte des responsables politiques équatoriens évoquant la souve-raineté nationale pour s'opposer à une conservation considérée comme un obstacle au développement.


Pas de parc naturel dans un monde sans limites


Le PNG prouve que les parcs naturels ne sont ni des "parcs" ni "naturels", car un parc implique des limites, qui permettent de le qualifier de "naturel" par rapport au reste de l'espace. Mais, de fait, ces limites n'existent pas, car le Système Monde au sein duquel les "parcs naturels" sont intégrés est aujourd'hui largement organisé par le capitalisme de l’ère “mondiale/globale” (Castells, 1998). Or le milieu (ou "relation à l’espace et à la nature" : Berque, 1990) dominant dans ce Système Monde est marqué par un mode de développement ayant fait de la "croissance" et de la recherche du profit les moteurs d’une expansion se voulant indéfinie, ce qui est en soi contradictoire avec les limites physiques de la planète, voire avec l’idée même de limites, qu'elles soient poli-tiques, culturelles, économiques, sociales, morales, scientifiques.… ou conser-vationnistes. C’est pourquoi ce mode de développement est le principal respon-sable — avant même l’énorme croissance démographique contemporaine, la seule à être stigmatisée par bien des conservationnistes, des dégradations écologiques en tous lieux du monde comme à l’échelle de la planète.

C’est ce qu'illustrent les Galapagos : la FCD désigne l'immigration comme le danger le plus grave pour le parc national, alors que celui-ci est surtout menacé par l'intégration chaque fois plus poussée de l'archipel à l'économie mondiale sous une forme qui profite aux entreprises et institutions extérieures aux îles tout en lésant la population locale. C’est bien parce que le PNG est un espace très ouvert sur le monde et que les relations à l’espace et à la nature qui y ont cours sont par conséquent les mêmes qu’ailleurs (y compris pour les usages autorisés) qu’il n’est pas un “parc”, et encore moins un “parc naturel”.

Les parcs naturels sont un concept périmé à l'heure de la globalisation parce que la mise sous cloche d'espaces destinés à protéger la nature, même si elle était efficace, ne résoudrait rien. Car la conservation de la nature est un alibi pour poursuivre autre part (quand ce n'est pas au cœur même de ces parcs) un mode de développement destructeur dont les effets se jouent par ailleurs des distances et des barrières physiques, politiques ou administratives.


De la nature à la Terre


Ce processus d'ouverture, qui rend impossible la conservation de la nature aux Galapagos (Grenier, 2000), est aujourd'hui généralisé : la mondia-lisation est une ouverture à l'échelle du globe, la mise en relations de régions autrefois isolées les unes des autres. Et la finitude historique de la Terre, désormais toute entière accessible, utilisable et modifiable par l’humanité, équivaut à la transformation de la nature terrestre en espace monde : la planète est devenue un système en grande partie influencé et organisé par les sociétés. Cela entraîne deux conséquences qui sapent les fondements théoriques de la conservation.

La première tient à la signification même de l’espace monde : c'est la maîtrise conceptuelle et de plus en plus technique de l’étendue terrestre et du vivant, ce qui sonne le glas de la dualité humanité/nature apparue avec la modernité classique, laquelle doit être remplacée par la notion d’habitat terrestre, dont l’homme est responsable précisément parce qu'il s'en est rendu "maître et possesseur". La deuxième conséquence est tirée du constat suivant : ce qui est menacé par un mode de développement mondial (ou par un même milieu s’étendant à la planète entière), c’est la diversité terrestre, à la fois naturelle et culturelle. Or cette double diversité a une base spatiale, elle naît de ce que les biologistes évolutionnistes nomment la “spéciation géographique”, concept repris en géographie (Brunet, 1986) : celle-ci a lieu dans l’isolement relatif de certaines régions du monde. Ces régions particulières, qui permettent la perpétuation des processus de diversification tant biologiques que culturels par spéciation géographique, représentent le potentiel de ce que j'appelle la "géodiversité", c'est-à-dire la biodiversité et la diversité culturelle considérées spatialement à l'échelle de la Terre.

Ce n’est donc pas la nature qui est à conserver en tant que telle mais la Terre qui est à préserver comme habitat dans sa diversité, ce qui engage toutes nos relations à l’espace et à la nature terrestre, de l’échelle locale à l’échelle globale. La géodiversité évolue en fonction des histoires biologiques et humaines. L’énorme érosion actuelle de biodiversité (cf par exemple Leakey, 1997) est la manifestation la plus connue de la rapide diminution contempo-raine de la géodiversité; mais la disparition de cultures, de peuples, de langues, de milieux ou de paysages en sont d'autres. Cette perte de géodiversité résulte de la croissante ouverture des régions à forte diversité culturelle et/ou naturelle sur un monde façonné par un même mode de développement. Ce sont ces régions garantes de la géodiversité qu’il s’agit de préserver de ce dernier, mais aussi de créer, par l’invention de nouvelles façons d’habiter la Terre.


Bibliographie


BERQUE A. (1990) : Médiance. De milieux en paysages. Montpellier : GIP-RECLUS.

BRUNET R. (1986) : "L'espace, règles du jeu"; F. Auriac et R. Brunet, dir. : Espaces, jeux et enjeux; Paris : Fayard, p. 297-316.

CASTELLS M. (1998) : La société en réseaux. Paris : Fayard.

DORST J. (1959 ) : Rapport sur une Mission en Equateur concernant l'établissement d'une station de recherches "Charles Darwin" dans les îles Galapagos. Paris: UNESCO, 35 p.

GRENIER C. (à paraître, 2000) : Des îles trop ouvertes. Conservation, tourisme et migrations aux Galapagos; Paris : IRD, collection Latitudes 23.

HUXLEY J. (1964) : "Charles Darwin : Galápagos and After";

R. Bowman, dir. : Proceedings of the Galápagos International Scientific Project ;

Los Angeles : University of California Press, p. 3-9.

LEAKEY R. (1997) : La sixième extinction. Evolution et catastrophes. Paris : Flammarion.


Maître de Conférences à l'Université de Nantes, Christophe Grenier a soutenu en 1996 une thèse de doctorat en géographie à Paris I sur les îles Galapagos. Il travaille, au sein de l'UMR PRODIG (Equateur), sur les conséquences de l'ouverture insulaire dans le Pacifique américain.

 

1 Comme lors de la Table ronde "A quoi servent les parcs naturels ?", on considère ici tout espace destiné à protéger la nature comme un parc naturel, quelle que soit par ailleurs sa déno-mination officielle: parc national, parc naturel régional, réserve de biosphère, réserve naturelle.

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