L'IMPORTANCE ÉCONOMIQUE DE LA SAPINIÈRE


Jean-Luc PIERMAY

 

L'article complet

Comment concilier capacité de production et préservation de l'écosystème ? La question-clef de cette troisième demi-journée du colloque a été posée à des personnes d'horizons divers, entrepreneur, techniciens, universitaires et élu. Comme plusieurs de ces réponses ont souligné l'importance du facteur-temps, le temps long de l'historien comme le temps court de l'entrepreneur et d'autres encore, ce qui est apparu est plutôt un système -la forêt, la sapinière aux éléments en interaction permanente. L'idée prolongeait alors les débats de la veille et débordait sensiblement l'intitulé officiel de cette demi-journée.

Il avait déjà été longuement question la veille du sapin en tant qu'être vivant au sein d'un écosystème sensible, et aussi de techniques de gestion permettant de préserver cet écosystème, autant que faire se peut. Une communication, celle de Luc CHRETIEN, est revenue sur cette question, en évoquant les techniques alternatives de débardage, notamment avec l'usage du cheval et du câble, posant ainsi la question de l'évacuation de l'arbre abattu et des dommages qui en résultent.

Il a été question, deuxième élément du système, du sapin et de l'épicéa en tant que matériaux, en fait de matériaux de construction. Pascal TRIBOULOT a présenté les qualités respectives des deux espèces, concluant sur la grande similitude de celles-ci, sauf sur le plan de l'adéquation au traitement qui avantage nettement le sapin. Mais en contrepoint de ces caractéristiques techniques relativement favorables, une intervention faite au cours du débat a demandé que soient mis en balance les représentations sociales défavorables dont le sapin fait l'objet en tant que matériau.

Il a été question, troisième point, du sapin en tant que matière première exploitée économiquement, fournissant 60 000 emplois sur l'ensemble des trois Régions de Lorraine, d'Alsace et de Franche-Comté, et placée en concurrence sur les marchés mondiaux. Ce thème était abordé par un représentant de l'Inter-profession, André SCHEER, et par un entrepreneur de sciage, Dominique MATHIEU.


Il a été enfin question des usages multiples de la forêt, des représentations sociales, des enjeux sociaux, à travers deux exposés d'historiens, Pierre GRESSER qui a traité du sapin dans la Franche-Comté médiévale, et Muriel GENY, qui a évoqué les malheurs de deux communes vosgiennes de la haute vallée de la Plaine qui ont perdu en 1870 leurs forêts annexées par les Allemands.


Ces exemples historiques sont intéressants, en ce sens qu'ils montrent la complexité des enjeux dont la forêt est porteuse, de même que le caractère évolutif de ces enjeux. Mais plus encore, autour de la forêt comme autour de tant d'autres objets spatiaux, s'articulent, se télescopent des échelles spatiales qui vont du local au global. L'écosystème est bien local tout en étant en interrelation avec le global, mais les facteurs de détermination du prix des sciages sont à l'échelle mondiale et principalement en Scandinavie. De la même manière, les stratégies géopolitiques de la chancellerie bismarckienne ont profondément déstabilisé l'économie locale de Raon-sur-Plaine et de Raon-lès-Leau. S'articulent, se télescopent aussi des échelles de temps particulièrement multiples. C'est la durée exceptionnellement longue, dans le cas d'une forêt, entre l'investissement initial et la réalisation du capital, durée qui pose la question de la (ou des) durée(s) pertinente(s) des prévisions de gestion. 120 ans de la plantation à l'abattage de l'arbre poserait-on en ces termes la question des perspectives de gestion dans un seul autre domaine de l'économie ou de la politique ? C'est au contraire le temps court de la fluctuation des prix, celui des prêts bancaires, pour lesquels il faudrait distinguer les prêts à l'investissement et ceux nécessaires pour le stockage des bois. C'est aussi la durée de vie de représentations sociales changeantes, tout particulièrement à notre époque. C'est encore la durée de l'inertie institutionnelle et politique : 80 ans après le retour de l'Alsace-Moselle à la France, les deux Raon n'ont toujours pas retrouvé leurs forêts...


Dans ce système complexe, sensible, mutant, tous les éléments jouent leur rôle ; tout élément nouveau modifie le système et doit y trouver sa place. Ainsi, l'aménagement forestier est sans doute plus compliqué qu'avant du fait du poids que prennent la nature et la forêt dans les représentations sociales d'aujourd'hui. Devant tant de contradictions, la gestion serait-elle impossible ? Une telle situation ne serait que classique ; plus qu'à la planification, le monde semble voué à l'invention, à la modification des systèmes par l'hybride, par l'entre-deux. Mais peut-être la gestion est-elle moins impossible qu'ailleurs : la gestion des résineux est moins complexe que la gestion des feuillus, dont le marché est plus spéculatif. En termes de méthode, l'idée de système suggère qu'il faut abandonner la recherche de responsables et de coupables, au profit de l'identification des blocages ainsi que des leviers possibles pour l'action.


Parmi ces blocages, il est inutile de s'appesantir sur les facteurs qu'on ne peut maîtriser. Ceux-ci ont été évoqués : il a été beaucoup question de la Scandinavie et de son poids hégémonique sur la détermination des prix des sciages. En ce qui concerne le prix de la matière première, les grumes, les mécanismes sont plus compliqués. A côté des facteurs extérieurs de la fixation des prix, nombreux sont les facteurs locaux qui font monter les prix : contraintes du milieu naturel, hétérogénéité des peuplements, conditions de gestion (notamment une sous-exploitation de la forêt privée), ainsi qu'une offre inférieure à la demande, situation à relier à un effet secondaire de la modernisation des entreprises, l'augmentation de la capacité de production des usines.


Un deuxième facteur de faiblesse du sous-système local est l'irrégularité des approvisionnements des usines en grumes. Des progrès récents ont été notés. Mais si les quantités vendues sont mieux réparties dans l'année, les qualités proposées à la vente restent très hétérogènes selon les saisons. Par ailleurs, l'impression qui ressort des discussions est que, si le système de vente de l'ONF par enchères descendantes est jugé quelque peu archaïque, c'est moins en raison des prix élevés qu'il induirait qu'en raison de l'incertitude qu'il provoque dans l'approvisionnement des entreprises. L'idée de mise en place de contrats d'approvisionnement entre l'ONF et les entreprises a été évoquée.


Enfin, on dénonce des inerties de gestion, évidemment chez l'autre partenaire, Office National des Forêts ou entreprises privées selon le cas. Mais l'inverse est également vrai, en ce sens que le changement chez le partenaire suscite aussi des craintes. Ainsi, les évolutions quasi philosophiques en cours actuellement à l'ONF inquiètent les industniels : si cet organisme peine à respecter un plan de gestion en futaie régulière, ne va t-il pas à la rencontre de difficultés encore plus grandes s'il adopte la futaie irrégulière ?


Malgré ces blocages, et peut-être à cause de ceux-ci, les acteurs de l'exploitation économique de la forêt ne manquent pas d'idées. On le remarque à travers l'évocation des techniques alternatives de débardage, dans lesquelles on aurait tort de considérer la résurgence de techniques dépassées et raison de voir la recherche de la meilleure adaptation possible -ne serait-ce qu'en termes de coûts- entre la technique et le milieu. De même en est-il de l'idée forte qu'une entreprise de sciage doit être à la fois adaptée au milieu et au marché. La notion de système est . î bien présente : il ne faut pas essayer de concurrencer les Scandinaves sur leurs créneaux ; il ne faut pas essayer d'adapter à tout prix la nature aux projets économiques. Certes, la plupart des entreprises de sciage vosgiennes sont loin d'une telle adaptation double. Mais dans la mesure où, de l'avis des acteurs, celle-ci ne correspond pas seulement à une niche économique restreinte mais à un véritable créneau porteur, la solution est sans doute reproductible.

Pourtant, manifestement, cela ne suffit pas, puisque la nécessaire modernisation des entreprises a aussi apporté une importante fragilité financière. Le cas a été présenté d'une entreprise novatrice encore en difficulté financière cinq années après sa modernisation. Il faut donc faire plus encore. Deux voles ont été explorées au cours de cette demi-journée. L'a meilleure connaissance des éléments du système permet d'agir sur la qualité des bois, sur l'amélioration des exploitations, sur l'utilisation pertinente des grumes ; c'est le sens de l'étude approfondie des caractéristiques physiques et mécaniques des bois. Par ailleurs, les acteurs doivent se mettre d'accord sur des modalités très concrètes. A été citée la nécessaire définition d'un diamètre d'exploitabilité du sapin, avec une remarque acide des acteurs économiques contre les trop nombreux sapins "du troisième âge". Les préoccupations des industriels ne coïncident certes pas avec celles des promeneurs ; mais en jouant sur les lieux, la conciliation n'est pas impossible.

L'impression qui se dégage de cette demi-journée de communications et de débats est que, si le productivisme en matière d'exploitation de la sapinière n'est pas totalement dépassé, il est désormais démodé. Cela ne veut pourtant pas dire que les paysages ne garderont pas longtemps encore les traces des modes de gestion anciens ; ni que les acteurs ne seront pas marqués pendant des années par les représentations collectives construites dans le cadre des contextes passés. Sur les grands principes, il semble y avoir aujourd'hui entre les acteurs économiques un relatif accord pour la prise en compte des caractéristiques du milieu dans le système d'exploitation de la sapinière. Il reste à se mettre d'accord sur des modalités très concrètes qui permettront à celui-ci d'être performant, ce qui constitue l'exigence économique fondamentale.

Jean-Luc PIERMAY est Professeur de Géographie à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg. Spécialiste de la ville de l'Afrique sub-saharienne, il est aussi fortement engagé dans les questions d'aménagement, avec la responsabilité d'une filière de formation. A ce titre, il est membre du Conseil Scientifique du Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges.

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