PROTECTION DE LA NATURE DANS
LE MARAIS POITEVIN :
RECOURS À LA GÉOGRAPHIE


Sylvie VIEILLARD-COFFRE

 

L'article complet

La géographie peut être utilisée pour justifier certaines formes de protection de la nature. Ces recours à la géographie, qui ont une grande importance pour ceux qui les utilisent, servent d’argument : argument de la cartographie, du milieu, argument qui relève du développement économique… Les différents acteurs qui interviennent pour la protection de la nature ont des approches nécessairement différentes du territoire. La géographie (rarement sous ses aspects les plus novateurs) va parfois servir d’argument aux uns ou aux autres. Ce sont des « représentations » géographiques, c’est à dire des façons dont on se représente l’espace, et qui peuvent être différentes en fonction des enjeux.

Pour le Marais poitevin (80 000 hectares environ), bien qu’à cette échelle les arguments géographiques ne semblent pas pouvoir beaucoup se différencier (référence commune au Golfe du Poitou, et à la distinction majeure Marais mouillé - Marais desséché), trois représentations spatiales démontrent des intérêts contradictoires.

La justification de la délimitation de l’espace protégé

Il s’agit tout d’abord du tracé du Parc naturel régional (PNR) « du Marais poitevin, Val de Sèvre et Vendée » qui sera institué en 1979. Sous les discours d’une certaine logique géographique se lisent les intérêts d’acteurs locaux qui ont du s’associer pour ce projet. Le territoire du Parc est présenté comme étant constitué de trois entités complémentaires : la baie de l’Aiguillon, le Marais poitevin et les Massifs forestiers. (Carte 1) Or les massifs forestiers ne font pas partie de l’ancien golfe marin comblé qu’est le Marais poitevin (dont la Baie de l’Aiguillon matérialise la poursuite du processus) et ne sont pas comparables entre eux. Celui de Mervent-Vouvant est considéré comme un massif forestier (3500 ha.) alors que la Forêt de L’Hermitain qui ne fait que 600 ha. n’est pas considérée comme tel. Et l’ensemble forestier de Chizé-Aulnay qui, avec la forêt de Chef-Boutonne (non citée dans l’intitulé du Parc) fait plus de 6500 ha. mais de manière très discontinue, n’appartient pas au Bassin versant du Marais poitevin, mais à celui de la vallée de la Boutonne qui se jette dans la Charente. Il y a donc un habillage, avec un certain discours géographique (celui d’une cohérence territoriale) d’un projet qui est politique. Il ne s’agit pas uniquement d’une logique de protection de la nature.

L’idée des PNR lancée par la DATAR en 1967, et qui ne pouvait pas concerner, de par sa logique, le Marais poitevin, a intéressé André Forens, le député-maire de Fontenay-le-Comte. En effet, le concept des PNR reprend le discours que l’élu a déjà développé localement sur la nécessaire solidarité entre la ville et sa proche campagne, dans le cadre d’une stratégie politique de reconquête des cantons ruraux de sa circonscription. Mais il doit s’associer à d’autres acteurs locaux qui ont eux aussi des projets, de développement agricole et touristique du Marais poitevin. Aussi, l’extension d’un Parc dont la partie principale serait le Marais poitevin (la plus intéressante écologiquement) vers la Forêt de Mervent-Vouvant qui intéresse André Forens, va être justifiée par l’inscription d’autres massifs forestiers qui sont notamment situés sur des territoires d’élection d’élus locaux importants. Ce projet de Parc ne se construit donc pas au début en fonction d’une caractéristique de géographie physique.

Un nouveau découpage des milieux du Marais poitevin pour démontrer leur interdépendance

Depuis au moins un siècle on distingue au sein du Marais poitevin deux entités : les marais desséchés en aval, conquis suite au retrait de la mer et qui ont fait l’objet d’une organisation de l’écoulement des eaux douces, et les marais mouillés en amont qui servent de zones inondables. Or, dans un des ouvrages grand public publiés par des écologistes au début des années quatre vingt dix apparaît un nouveau découpage du Marais poitevin, ajoutant un zonage « marais asséché ». (carte 2) Les auteurs distinguent des Marais desséchés (en plus des polders récents, ce qui est souvent fait), des Marais asséchés « gagnés sur les Marais mouillés » au XVIIè s. ou dans les trente dernières années. Les marais asséchés auraient encore des qualités de zone humide, ils pourraient éventuellement être « reconquis » par une végétation et un écosystème de Marais mouillé. Ce nouveau découpage des milieux paru dans un ouvrage pédagogique visant à sensibiliser la population sur l’intérêt de préserver le Marais poitevin dans son ensemble, s’ajoute aux arguments couramment utilisés faisant référence à l’histoire locale et au patrimoine social. Les militants écologistes doivent, en effet, trouver des arguments face aux différents projets de passage d’un maillon de l’Autoroute des Estuaires (A83) dans le Marais poitevin, qui ont vu le jour depuis la fin des années quatre vingt. La nouvelle représentation spatiale ainsi cartographiée apparaît comme un nouveau type d’argumentation, qui permet de plaider contre le passage d’une autoroute au sein de ces entités écologiques interdépendantes. La logique de délimitation des milieux qui a été choisie peut, bien sûr, être contestée et d’ailleurs, d’autres travaux de délimitation cartographique ne situent pas les Marais asséchés aux mêmes endroits et introduisent une autre distinction qui est celle des Marais intermédiaires.


Du bon usage de la cartographie pour faire valoir le pragmatisme des gestionnaires 

Les techniciens du Parc doivent également justifier l’intérêt de la protection du Marais poitevin dans son ensemble. Mais il leur faut à la fois prouver l’existence d’intérêts écologiques pour conserver le label PNR et montrer qu’ils savent tenir compte des possibilités de protection et des attentes en terme de développement pour avoir l’appui des collectivités locales qui les financent. Lors de la révision de la charte du Parc en 1995 (après des années de péripéties), ils proposent donc trois cartes :

- une carte avec la typologie des zones humides pour satisfaire aux attentes du Ministère de l’Environnement notamment (qui attribue le label PNR),

- une carte référençant les milieux d’intérêt biologique qui sont les priorités du Parc,

- et un plan de zonage des actions par type d’ensemble ruraux. En effet, si les techniciens ne localisent que les priorités en terme d’environnement , les élus les moins concernés risquent de ne pas accepter d’adhérer au parc - ou du moins de ne pas y adhérer immédiatement-. Ce zonage permet, en distinguant les situations, de faire accepter les objectifs du Parc à chaque élu, chacun se sentant d’avantage concerné par l’analyse de situation de la zone où il se trouve et prêt à adhérer aux objectifs qui lui correspondent.

Certains acteurs de la protection de la nature font parfois recours à la géographie. Il s’agit bien sûr d’un certain usage de la géographie. Mais il est du rôle des géographes de s’intéresser à ces recours et de décrypter les raisons de ces usages. Ce décryptage est important car la recherche d’un découpage unique justifié scientifiquement pour permettre l’application de mesures réglementaires (délimitation de la zone humide par exemple) ne permet pas forcément d’annihiler le poids de ces différentes représentations territoriales. Le géographe peut démontrer les dynamiques sous-jacentes aux délimitations fixes que suscite la mise en place de politiques publiques d’environnement.

Bibliographie

Jean-Paul Billaud, 1984, Marais poitevin, rencontres de la terre et de l’eau, L’Harmattan

Chantal Moreau, 1983 « Stratégies d’acteurs dans un PNR, le parc du MP Val de Sèvre et Vendée », Mémoire de DEA CERVL- IEP Bordeaux

Jean Renard, 1986 « Pays de la Loire » Géopolitiques des régions françaises, tome II, Fayard

Charles Passerat, 1909, Les Plaines du Poitou , in Revue de Géographie annuelle, 1909 tome III

Bibliographie complétée d’une cinquantaine d’entretiens personnels

Biographie

Sylvie Vieillard-Coffre

Centre de Recherches et d’Analyses Géopolitiques de l’Université Paris VIII

Thèse de Géographie en cours : L’enjeu géopolitique des politiques d’environnement en France sous la direction du Professeur Béatrice Giblin

Publication : « Les candidats et leurs territoires ; Analyse géopolitique comparative en Deux-Sèvres et Corrèze lors des élections législatives de 1997, article accepté par la revue Norois, en attente de publication.

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