RISQUES NATURELS ET RISQUES DE SOCIÉTÉ AUTOUR DE MESSINE (SICILE)

Gérard HUGONIE

Le résumé

L'article complet

Depuis quelques années, les journaux, la télévision semblent montrer que les populations des pays méditerranéens sont de plus en plus exposées à des risques naturels graves, comme les séismes, les inondations, les éruptions volcaniques, les glissements de terrain, etc. Est-ce une réalité ? Et si oui, quelles en sont les raisons ? Une plus grande fréquence et une plus grande intensité des phénomènes naturels (ou « aléas ») ? Ou une évolution des rapports entre les sociétés méditerranéennes et leur espace ? L’exemple des environs de Messine, au nord-est de la Sicile, permet d’en discuter.

Un risque séismique accru

La séismicité est un risque majeur dans la plupart des régions méditerranéennes, qui sont à la frontière de deux plaques de l’écorce terrestre en mouvement, la plaque africaine et la plaque européenne. L’ Italie a été frappée par de graves séismes en mai et décembre 1990 (Sud et Sicile), juillet et octobre 1996 (Nord), 1997 (Ombrie), février 1999 (Sicile du Nord). Les séismes de faible ampleur sont presque quotidiens en Sicile, spécialement sur la bordure orientale, de l’Etna au détroit de Messine, et en décembre 1908, un séisme avait fait 60 000 morts en quelques secondes à Messine. Cependant, les enregistrements permanents de secousses séismiques ne semblent pas indiquer une augmentation de leur fréquence ou de leur intensité moyenne.

En revanche, ce que l’on constate autour de Messine, c’est la multiplication des constructions récentes, immeubles, villas, ponts et usines sur des terrains mal consolidés dans des zones hautement séismiques. En particulier, les cailloutis quaternaires non-cimentés qui forment les collines bordières de l’agglomération de Messine ont été recouverts depuis une trentaine d’années par des centaines d’immeubles-barres et de villas luxueuses. Les architectes et les services officiels d’urbanisme affirment que ces constructions respectent les normes anti-séismiques, ce qui est sans doute vrai. Mais à la moindre secousse importante, ces immeubles glisseront en bloc avec les cailloutis qui les supportent. Et on sait que les effets des secousses séismiques sont bien plus graves dans les formations géologiques mal consolidées et hétérogènes… L’aléa sismique n’a pas été modifié sensiblement depuis trente ans ; le risque séismique pour les habitants des faubourgs de Messine a été aggravé objectivement, mais pour des raisons socio-spatiales (extension de la ville, mauvaise prise en compte du risque) et non pas pour des raisons naturelles.

Les glissements de terrain et les ravinements

Les dernières années semblent avoir connu une recrudescence des glissements de terrain, les frane, des éboulements et des ravinements d ans les collines et montagnes qui entourent Messine comme dans le reste de la Sicile.

L’instabilité des versants siciliens n’est pas nouvelle, et elle est liée à la combinaison de nombreux facteurs spécifiques des milieux méditerranéens. Les pentes sont fortes tout autour de la Méditerranée, puisque les reliefs ont été soulevés récemment et continuent à bouger. Les roches sont peu résistantes dans l’ensemble, que ce soit les gneiss des Monts Péloritains, les marnes et argiles, les cailloutis et conglomérats ou les calcaires marneux des formations tertiaires ou quaternaires des collines bordières. Ces roches sont très hétérogènes et très fracturées, ce qui multiplie les possibilités de pénétration pour les eaux, et donc de décollements pendant la saison des averses. Les averses méditerranéennes sont très intenses et très agressives, sur des versants en pente fortes, mal couverts par une végétation dégradée, souvent réduite par les incendies de forêts, et sur des sols rendus pulvérulents par la sécheresse prolongée de l’été.

Mais l’examen des photographies aériennes à quelques années de distance montre à l’évidence que les ravinements et les glissements de terrains se sont multipliés depuis une ou deux décennies. La cause de cette évolution semble suggérée par la localisation même des accidents : ils sont plus nombreux à proximité et à l’aval des nombreux chemins et nombreuses routes goudronnées qui ont été créés dans les années 70 ou 80 par les services de développement rural de la Région autonome de Sicile, pour permettre le passage des tracteurs, camions et triporteurs jusqu’aux champs de céréales les plus reculés ou aux bois de pins des Monts Péloritains. La densité des routes revêtues a presque doublé en vingt ans. Or , ces routes de terre compactée ou de bitume modifient les conditions locales de l’écoulement des eaux, limitent l’infiltration, accroissent et canalisent l’écoulement superficiel, une situation qui est particulièrement catastrophique sur les argiles très sensibles au ravinement ou au gonflement des terrains. Les services ruraux et routiers de la Région Autonome de Sicile ont d’ailleurs renoncé dans certains cas à réparer les routes dégradées, conscients que celles-ci glisseraient à nouveau dès l’hiver ou le printemps suivant.

Jusqu’à il y a une trentaine d’années, la dégradation des chemins et des routes était perçue par tous comme une fatalité, une contrainte spécifique contre laquelle on ne pouvait pas grand chose. Elle n’était pas trop gênante, puisque la plupart des déplacements ruraux se faisaient avec des mulets, qui pouvaient emprunter des sentiers dégradés. Mais la perception de la contrainte et du risque a changé avec le développement des voitures et des tracteurs, et aussi avec l’idée de plus en plus répandue que les pouvoirs publics se doivent d’assurer la circulation et la desserte de tout l’espace de production. Une nouvelle attitude, qui allait par ailleurs dans le sens des intérêts des sociétés de travaux publics. On a donc voulu rendre tous les chemins carrossables. Et ce faisant, on a créé un risque nouveau d’instabilité des versants, là où il n’y en avait pas. Risque naturel, certes, par les phénomènes en jeu. Risque de société en fait, par son origine même.

* * *

Autour de Messine comme ailleurs, le libre jeu des phénomènes naturels présente des risques certains pour les sociétés humaines, comme les secousses séismiques ou les glissements de terrain lors des saisons humides. Mais force est de reconnaître que les sociétés humaines s’exposent de plus en plus volontairement aux risques naturels, ou déclenchent même des processus catastrophiques comme des glissements de terrain et des ravinements. Les risques naturels sont aussi inséparablement des risques de société.

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE

G. Hugonie, L’aggravation des problèmes d’environnement dans les pays méditerranéens : l’exemple de la Sicile, L’Information géographique, 1999-5, p.207-218

R. Lhénaff, le milieu méditerranéen, in G. Burgel et alii, la CEE méditerranéenne, DIEM, SEDES, 1990, 309 p.

Y. Veyret, Géo-environnement, Synthèse, SEDES, 1999.



Gérard Hugonie :

Né en 1944. Professeur de Géographie physique à l’Université Paris XIII.

A été assistant et maître-assistant à l’Ecole Normale Supérieure de St Cloud (1969-1979), et a soutenu une thèse sur le relief du Nord de la Sicile. Puis a entrepris des recherches et des publications didactiques sur les collèges et les lycées, comme professeur agrégé (1979-1990) puis inspecteur Pédagogique Régional (1990-1997).

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