DE LA SENSIBILISATION À LA NATURE, À L'éDUCATION ET À LA CITOYENNETÉ

Maryse CLARY

Maître de Conférence, IUFM d'Aix-Marseille

 

L'article complet

Nature, citoyenneté, ces deux mots jusqu'à un passé récent ne faisaient pas partie de la même sphère. La conférence internationale de Thessalonique (déc. 1997), à la suite de la Conférence de Rio sur l'Environnement et le Développement (1992) et de l'Agenda 21 a fait le lien entre la nature et la citoyenneté en proposant comme thème : Environnement et Société : Education et Sensibilisation du Public à la Viabilité . Elle a souligné l'importance de la notion d'apprentissage dans un monde en mutation rapide, analysé les acquis et le rôle de l'Education à l'Environnement, insisté sur la nécessité de développer des études interdisciplinaires. Par ailleurs, ayant conscience que le modèle de croissance actuel rencontre des limites évidentes, en raison des inégalités qu'il induit et des coûts humains et écologiques qu'il comporte, la Commission internationale sur l'éducation pour le XXI° siècle a jugé nécessaire de définir l'éducation non plus seulement dans la perspective de ses effets sur la croissance économique, mais selon une vision plus large : celle du développement humain.

1. Représentations et pratiques de la nature

Quand on demande ce qu'est la nature, une double réponse vient spontanément à l'esprit. D'abord, il y a la nature au sens "rousseauiste" : ce sont les grands espaces, les animaux, les végétaux, toute cette organisation parallèle à l'homme et dont on a une image un peu idyllique et bucolique. En fait, dans le mot "nature", il faut englober tous les êtres vivants, c'est-à-dire la biosphère, et l'ensemble des mécanismes, qu'ils soient géologiques, physiques ou cosmiques.

Notre civilisation induit des types de relations nouvelles avec la nature. S'il y a des gens qui s'accomodent d'une rupture totale, en revanche, pour d'autres, il existe une espèce de nostalgie charnelle. La nature est plus qu'un simple décor, c'est une réserve dans laquelle les hommes viennent puiser des ressources naturelles pour vivre. Nous ne percevons bien souvent que le dernier maillon de la chaîne économique et on finit par oublier que ce qui procède de la nature est essentiel pour nous. Cette situation est révélatrice de notre éloignement de la nature. L'excessive rapidité avec laquelle nous sommes passés d'une société rurale à une société urbaine nous a fait perdre nos repères. Depuis les années 80, on a assisté à l'apparition d'une quête d'enivrement dans la nature considérée comme un vaste terrain de jeu. Or, on est loin d'avoir déterminé les rôles de l'ensemble des êtres vivants dans la nature. Il faut protéger l'inconnu pour des raisons inconnues disait un scientifique.

Depuis l'Antiquité, la vision occidentale s'est imposée : c'est au cours de l'Antiquité grecque qu'a été inventée la notion de nature, alors interprétée comme l'ensemble des phénomènes qui se régissent d'eux-mêmes de façon régulière et indépendamment de toute intervention divine. L'être humain était inclus dans la nature. Les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) vont changer radicalement cette perception et ont constitué des sociétés essentiellement anthropocentriques. La nature existe parce que Dieu l'a créée pour l'homme, sa créature ultime; en même temps, le naturel chez l'homme était combattu et connoté de "sauvage". La Renaissance voit de nouvelles relations s'établir entre les hommes, dont découle une nouvelle perception de la nature, l'émergence de "l'individu" dissocié de "nature". Seule la prise de distance avec la nature permet à la pensée humaine de la concevoir comme objet. Au XVII° siècle, l'émergence de la pensée rationaliste, liée aux premières interprétations des phénomènes naturels va marquer les esprits : pour Descartes, l'être humain n'appartient pas à la nature. Poursuivant le même courant, au siècle des Lumières, la nature apparaît comme un bien matériel à la disposition de la civilisation. En réaction à cette matérialisation de la nature, surgit au XVIII° siècle le courant romantique, Rousseau prône l'harmonie de la nature que l'on doit aimer et admirer pour y trouver une source de bien-être. Ce très bref rappel historique (J. Viard) esquisse le cadre de ce qui aujourd'hui compose le "sentiment de nature". Si en Occident, l'homme est depuis longtemps placé en dehors de la nature, il n'en a pas été de même dans la plupart des autres civilisations.

Aujourd'hui, les hommes portent atteinte au vivant en prélevant et en gaspillant les ressources, en déstabilisant l'environnement, en rejetant des produits durablement dangereux pour la vie. Ainsi, par delà l'enjeu des ressources et de l'environnement, supports des activités des sociétés humaines, ce qui est en jeu, c'est la Terre, c'est l'homme lui-même, ce sont les relations entre les hommes car l'humanité est à la fois profondément unifiée — par le mouvement des idées, de l'information, des images, le déplacement des hommes et des biens — et profondément divisée avec des sociétés inégales quant aux moyens dont elles disposent, disparates quant aux urgences auxquelles elles se trouvent confrontées : ce qui est jeu , avec l'avenir de l'homme et de la Terre, c'est l'humanisme (M. Béaud). Comment peut-on, de façon rapide et efficace, conduire les populations à une prise de conscience ? Afin d'inverser le processus de détérioration, il est de plus en plus nécessaire de s'orienter vers une gestion globale de notre environnement. Il est évident que, dans cette démarche, l'éducation a un rôle primordial à jouer.


2. Sensibilisation à la nature

Approcher la nature comme un système complexe : pour expliquer l'émergence actuelle des préoccupations environnementales dans l'opinion publique, il faut tenir compte du changement radical des perceptions et des représentations qui correspond à un changement d'échelle des problèmes, et les politiques d'environnement, de locales et palliatives, deviennent de plus en plus mondiales et prospectives. Référons-nous à la Conférence de Tbilissi (1977) dont les objectifs fondamentaux étaient les suivants :

• amener les individus et les collectivités à saisir la complexité de l'environnement, tant naturel que créé par l'homme ainsi qu'à acquérir les connaissances, les valeurs, les comportements et les compétences pratiques nécessaires pour participer de façon responsable et efficace à la prévention et à la solution des problèmes de l'environnement et à la gestion de la qualité de l'environnement;

• mettre en lumière les interdépendances économiques, politiques et écologiques du monde moderne, ce qui sous-tend un esprit de responsabilité et de solidarité entre les régions et les pays;

• accorder une attention particulière à la compréhension des relations complexes qui existent entre le développement des relations socio-économiques et l'amélioration de l'environnement.

Il apparaît nécessaire de mettre l’accent sur la notion de complexité d'autant que la nature est saisie à partir de la pratique et de la perception sociale. A la notion de complexité s’attache celle de variété des éléments et des interactions, de non-linéarité des interactions, de totalité organisée si bien que pour appréhender l’environnement, la démarche systémique apparaît fondamentale. A chaque époque, on peut tisser d'étroites relations entre les représentations que les hommes se font de la nature, l'idée qu'ils se font de l'économie et la manière dont ils traitent l'environnement (R. Passet). La vision de l'univers qui émerge de la science économique contemporaine est celle d'un système régi par les lois de la destruction créatrice, si bien qu'aujourd'hui, l'on s'efforce de définir des politiques de développement durable qui inscrivent l'activité économique dans une logique de reproduction de la biosphère.

Initier à l'emboîtement des échelles : toute question d'environnement a plusieurs dimensions (locales, nationales, continentales, planétaires). Ainsi la désertification et la déforestation concernent-elles d'abord les Etats sur le territoire desquels se produisent ces détériorations mais ont également des effets de caractère global comme les émissions de gaz carbonique ou la diminution de la diversité biologique. Articuler les échelles spatiales mais aussi les échelles temporelles: une pollution accidentelle des eaux relève du court terme alors que l'approvisionnement en eau d'une agglomération se pense dans le moyen terme et la protection des nappes phréatiques dans le long terme. On essaiera donc de croiser les deux catégories d'échelles: les zones de diffusion des pollutions sont variables et complexes selon les vecteurs de diffusion (sols, vents, rivières...) mais aussi les effets peuvent se faire sentir jusque dans le très long terme. La gestion, sans une perspective à long terme, ne permet pas de déceler de nombreux problèmes masqués par le court terme, tel celui des modifications climatiques.

Mettre en place le principe de précaution : en cas de menace grave, étant donné l'urgence des échéances, on doit agir même en l'absence de certitude scientifique, ce qui constitue une véritable révolution de la pensée. Jusqu'à présent notre culture scientifique n'avait pas tenu compte de cette conscience de l'ignorance. Aujourd'hui, on voudrait anticiper le dommage. Ainsi, une nouvelle conception de la science est-elle en train de naître, appuyée sur un principe d'incertitude : apprendre, comme le propose J. Ravetz, "à se servir de l'ignorance comme nous nous servons de la connaissance", l'incertitude devenant l'autre versant de la connaissance. Jonas (Ethique de la responsabilité, 1990, cité par Theys et Kalaora) insiste sur le caractère complémentaire du savoir et l'ignorance. "Face à des risques de type planétaire, écrit-il, il convient de traiter le doute comme une certitude possible et donc un élément fondamentalement positif de la décision". Face à cette incertitude, on développe des stratégies de précaution.

Développer une morale de la responsabilité : cette nouvelle approche scientifique a pour corollaire une éthique de la responsabilité . Préoccupations éthiques et scientifiques se rejoignent dans une approche surmontant la séparation entre connaissances et valeurs et réconciliant l'homme et la nature. La problématique de l'environnement apparaît quand les sociétés ressentent leur propre développement comme une menace pour la survie de l'espèce humaine. La référence n'est plus celle des sciences déterministes c'est-à-dire des lois de la nature mais la disparition possible de l'espèce. Dans cette mesure, la finalité de la science devient politique. L'Education à l'Environnement contribue donc non seulement à faire connaître les mécanismes bio-physiques, économiques et sociaux qui régissent les relations de l'homme et de son milieu, mais apparaît aussi comme l'une des formes majeures de la formation civique.


3. Pour une éducation à la citoyenneté

Réorienter l'éducation toute entière dans le sens de la viabilité concerne tous les niveaux d'éducation, formelle et non formelle. À l'instar de la globalité et de l'interdépendance qui caractérisent la vie sous toutes ses formes, il doit y avoir une unicité et une globalité caractéristiques des efforts déployés pour la comprendre et assurer sa continuation. Investigation et action doivent avoir un caractère interdisciplinaire. La notion de viabilité ne se prête pas à une définition simple, on propose quelques pistes nouvelles partant de principes qui associent des valeurs telles que les droits de l'homme et la responsabilité, l'équité entre les générations, la solidarité, la justice, la démocratie, la liberté d'expression et la tolérance. La Conférence de Thessalonique a mis en avant quelques principes d'une éthique de la viabilité : l'éthique du temps qui correspond à l'impératif moral d'agir avant que ne soit atteint le point de non retour et contient 'idée d'anticipation et de prévention; la complexité comme problème éthique ; la continuité, lien éthique entre le passé, le présent et l'avenir . Plus que jamais chaque acte accompli aujourd'hui, prépare demain, notre responsabilité morale envers les générations futures est primordiale. On peut dès lors voir dans la diversité culturelle une manifestation de la diversité des modes d'adaptation et, par là même, une condition préalable à la viabilité.

Promouvoir un engagement dans l'action dans une perspective de développement local : le rôle des communautés locales revêt une importance particulière parce que le mouvement tendant vers le développement durable ne peut aboutir s'il n'est ordonné que "du haut vers le bas". Il doit se matérialiser par une participation active des gens : devenir peu à peu citoyen du monde sans perdre ses racines tout en participant activement à la vie de sa communauté. Sans la compréhension de son propre territoire et sans la conscience de lui appartenir, il paraît illusoire de croire en une capacité d'adhérer à des choix mettant en jeu la planète. Cest dans une confrontation avec le réel que se construit cette conscience environnementale, à travers de multiples activités combinant approches esthétique, ludique, éthique, technique, scientifique et pratique. S'inscrire dans une perspective de développement local, tout en aspirant à une gestion respectueuse de l'environnement, suppose d'imaginer au quotidien des traductions concrètes du concept de développement viable, à l'échelle de son territoire et en associant tous les acteurs locaux: on s'efforcera de croiser des problématiques de valorisation des territoires, de développement local et de formation d'un éco-citoyen.

Réunir les conditions d'un projet de société reposant sur plus de solidarité, de tolérance, d'autonomie, de responsabilité par l'imbrication de l'éducation à l'Environnement et au développement. Au plan comportemental, il s'agit de faire cesser l'indifférence des gens envers la nature, de leur permettre de s'approprier leur environnement, de nouer une relation directe au monde, c'est-à-dire établir leur propre identité. Cette conscience identitaire permet de construire une citoyenneté reposant sur la responsabilité et la solidarité, valeurs toutes deux associées à la liberté, une liberté pour laquelle l'autonomie est laissée à l'individu et au groupe. A chacun de s'informer et de participer en individu responsable, encore faut-il que chacun ait la possibilité de participer activement à la prise de décisions concernant l'environnement dans lequel il vit. F.Ewald évoque, à ce propos, une démocratie de l'expertise: "l'environnement désigne un espace de débat sur les valeurs, où se trouve posée la question de la valeur des valeurs qui président à nos sociétés. L'institution politique de l'environnement est l'institution d'un tel espace comme espace du débat démocratique". Ce type de débat engage de nouvelles pratiques démocratiques: apprendre à gérer les conflits, refuser les réponses définitives et les certitudes, ainsi que le développement d'une vision moins mécaniste de l'homme.

Le but essentiel de l'éducation à l'environnement et à la viabilité est de promouvoir une nouvelle citoyenneté basée sur la responsabilité et l'engagement au service d'une gestion raisonnée et raisonnable du territoire, au service d'une protection intelligente de notre cadre de vie, au service d'un fonctionnement harmonieux de nos rapports sociaux. Le "village-planète" est notre horizon au fur et à mesure que les interdépendances se multiplient et que les problèmes se mondialisent. L'axiome "penser globalement, agir localement" est aujourd'hui plus vrai que jamais.


Bibliographie

Bertrand G. Chassez le naturel in La géographie et ses enseignements. L'Espace géographique t. XVIII , 1989.

Ewald F. L'expertise, une illusion nécessaire in La Terre outragée, op cité (p. 203-210)

Clary M., Giolitto P., Eduquer à l'environnement. Ed. Hachette-Enseignants (Paris) 1994

Gro Harlem Brundtland Notre Avenir à Tous. CMED. Ed. du Fleuve, Montréal,Québec, Canada. 1988.

Jacquard A. Voici le temps du monde fini. Ed.Seuil (Paris) 1991.

Jodelet D., Scipion C. Quand la science met l'inconnu dans le monde in La Terre outragée.
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Le Moigne J.L. La modélisation des systèmes complexes. . Dunod (Paris) 1990.

Morin E. Introduction à la pensée complexe. ESF Ed. (Paris) 1990.

Ravetz J. Connaissance utile, ignorance utile in La Terre outagée, op cité

Theys J. et Kalaora B. Quand la science réinvente l'environnement in La Terre outagée.

Viard J. Le Tiers espace, essai sur la nature Ed. Méridiens Klincksieck, Paris, 1990.

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