LA NATURE DES JARDINS ZOOLOGIQUES

Jean-François STASZAK

 

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L’auteur

Jean-François Staszak est maître de conférence au département de géographie de l’Université d’Amiens et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Ses recherches portent sur l’épistémologie de la géographie et la géographie culturelle : elles le conduisent souvent en Amérique du Nord.

Le jardin zoologique répond à un besoin social ; aussi contesté et contestable qu’il soit, il n’est pas question ici de mettre en cause sa légitimité. Le zoo intéresse la géographe à un double titre. C’est un espace, plus précisément un espace de représentation, et ce qui y est mis en scène tient au rapport des sociétés à leurs natures et leurs espaces.

Qu’est-ce qu’un zoo ?

On peut définir le zoo comme un espace délimité et organisé pour montrer des animaux sauvages à des fins d’éducation et/ou de distraction. Il est généralement localisé dans une ville. En milieu rural, on parle plutôt de parc naturel ou de réserve. On y trouve parfois des animaux domestiques - jamais d’animaux de compagnie -, mais souvent dans une partie du zoo destinée aux enfants, ou dans une « ferme ».

Qu’y a-t-il d’éducatif et de spectaculaire dans le zoo, et en quoi, dans ce projet, se distingue-t-il des numéros de cirque ou de montreurs d’animaux ? Le zoo, croyons-nous, est un instrument de définition et d’appréhension de l’animalité et de la nature, et donc en creux, un instrument de définition de l’être humain. Le zoo aurait pour fonction d’expliquer pourquoi l’on n’y trouve pas d’homme en cage.

Aujourd’hui, devrait-on spécifier. Jusqu’au début du XXe siècle, il n’était pas exceptionnel d’y trouver des « sauvages », africains surtout, exhibés en tant que tels (fig. 1) ou pour planter le décor autour d’un animal exotique. C’est bien sûr qu’ils n’étaient pas considérés comme des êtres humains à part entière. Le thème de l’homme en cage traverse l’imaginaire occidental. C’est une figure topique des « mondes renversés » publiés au XIXe siècle, où l’on voit les animaux défiler devant l’homme dans sa cage (fig. 2). Elle reste présente dans la fiction du XXe siècle, du roman (Garnett, 1924) à la science-fiction (Spitz, 1997) en passant par la bande dessinée (Tardi et Pennac, 2000). Ce motif, en ce qu’il est à la fois scandaleux et stéréotypé, montre que le zoo ré-établit et exhibe la différence, toujours affirmée et (parce que) toujours menacée entre l’homme et l’animal.

Fig. 1 : vue stéréoscopique « Jardin d’acclimatation. Les Achantis. Le repas ». 1887. (collection ACHAC)

Fig. 2 : « les hommes sont montrés par les animaux », Images de chez Dembour et Gangel à Metz, ca 1840, reproduit in Tristan, 1980, p. 150


Les espaces du zoo

Le zoo est un espace clos, en rupture avec le milieu urbain qui l’entoure. Cette discontinuité spatiale n’est pas seulement liée à la nécessité d’enfermer les animaux. Ainsi, la porte des zoos, généralement monumentale, ne sert pas à fermer le zoo. Son rôle est purement symbolique : elle manifeste clairement l’existence d’un seuil. La clôture du zoo, souvent, prend d’ailleurs la forme d’une haie, d’un muret, qui semblent plus destinés à empêcher les visiteurs d’entrer qu’à éviter aux animaux de sortir. Il s’agit certainement de forcer les visiteurs à passer par les guichets et payer le ticket d’entrée, mais aussi d’interdire le regard : il ne faut pas que l’on voie les animaux de la ville. Quand la clôture n’est pas opaque, la disposition des parcs et des cages, tournés vers l’intérieur du zoo, n’autorise pas qu’on aperçoive les animaux de l’extérieur de celui-ci. Est-ce pour réserver ce privilège aux visiteurs ? Pas seulement : pareille vision, dans la continuité qu’elle établirait entre la ville et le zoo, serait incongrue et pénible.

Si la clôture interdit au regard de pénétrer dans le zoo, elle empêche aussi celui-ci d’en sortir. Il ne convient pas que le visiteur du zoo discerne un paysage urbain entre deux cages, ou à l’horizon d’un enclos. Là encore, l’arrangement des lieux y veille. Pourtant, il faut bien préserver une continuité entre l’espace de la ville et celui du zoo, pour permettre la livraison de nourriture, de machines et matériaux de construction, etc. Un réseau autonome, dissimulé assure cette circulation. Balisé de signes (« interdit au public », « réservé au service », etc.), il ne communique pas avec les itinéraires du public.

Pourquoi la limite du zoo doit-elle être si fermement établie ? Sans doute parce qu’une discontinuité spatiale doit marquer des discontinuités symboliques et sémiotiques. L’espace du zoo possède un statut particulier. D’une part, c’est celui de l’animal, de la nature (qu’on valorise ce terme ou qu’on l’assimile au contraire à la sauvagerie), non celui des hommes et de la culture : la ville n’a rien à voir avec le zoo, d’où la nécessité d’une barrière qui évite un hiatus spatial trop choquant. D’autre part, le zoo est un espace de représentation, qui figure un autre espace. Tel parc se donne pour « une savane africaine », telle cage est aménagée pour évoquer « la forêt amazonienne ». Les cages et les parcs sont regroupés dans le zoo par grandes zones, souvent par continents : le plan du zoo, souvent explicitement, se superpose à celui du monde – la carte hybride qui en résulte est souvent affichée à l’entrée du zoo. Certaines parties du monde représenté sont privilégiées (ainsi l’Afrique), en fonction d’une géographie de l’exotisme et de la colonisation. L’espace du zoo est donc bien différent de celui de la ville ou du quotidien : les panneaux qui, dans le zoo, indiquent à droite les toilettes, à gauche « l’Afrique » (c’est-à-dire les cages des chimpanzés ou des lions) orientent le visiteur dans deux espaces différents. L’espace du zoo et celui de la ville cohabitent difficilement parce qu’ils ne sont pas sur le même plan. La clôture du zoo a en fait un statut comparable au rideau ou à la fosse qui séparent au théâtre la salle de la scène.

Ce que montre le zoo

La pièce qui y est représentée et sa mise en scène ont beaucoup varié à travers l’histoire (Batary et Hadouin-Fugier, 1998). Nous n’évoquerons ici que les périodes dont les zoos aujourd’hui gèrent l’héritage. Au XIXe siècle, le zoo s’inscrit dans les projets de maîtrise du monde et de la nature que réalisent l’impérialisme et la science. Le zoo actualise alors la domination des animaux : ils y sont classés, étudiés, domestiqués, acclimatés. Le zoo est un instrument de recherche et d’éducation. Il est aussi un lieu de divertissement, où l’on consomme de l’exotisme, du pittoresque, de la « bête curieuse » (féroce, si possible). On s’efforce, par une mise en scène minimale, de planter autour de l’animal un décor qui évoque son milieu et son pays d’origine. On ne se soucie pas du confort de l’animal, on ne cherche pas à entretenir l’illusion de sa liberté. La soumission de l’animal est au contraire exhibée : cages et fosses sont de petite dimension, clairement fermées par des barreaux ; on y présente des numéros de fauves domptés, de singes grimés en êtres humains.

À partir des années 1910 s’entame une mutation qui s’accélère dans les années 1960, pour aboutir à une nouvelle conception du zoo. Il s’agit d’y présenter « nos amies les bêtes ». En réponse au désir de nature et à la sensibilité écologique qui se font jour, le zoo ne vise plus à dominer la nature, mais à la célébrer, et à l’offrir au public. Pour autoriser le contact le plus direct avec celle-ci et entretenir l’illusion de liberté, on fait disparaître les barreaux, remplacés par des vitres ou des fossés dissimulés par des sauts-de-loup et des buissons. On crée de grands parcs où l’on tente de reproduire l’écosystème de l’animal. Le zoo est toujours un instrument éducatif, mais qui vise dorénavant à faire aimer et respecter les animaux. Des panneaux expliquent leurs modes de vie. L’animal est présenté dans le registre de la valeur : bon, noble, précieux, utile, innocent… Les singes ne font plus seulement rire, les fauves plus seulement peur : le zoo devient le lieu d’une nouvelle émotion, celle de la communion avec l’animal. Il n’est que d’observer le discours et le comportement des visiteurs (très stéréotypés) devant l’enclos des grands primates pour comprendre que ce rapprochement vis-à-vis de l’animal est symétrique à un éloignement de l’homme vis-à-vis de lui-même. La valorisation de l’animal s’accompagne souvent de la dévalorisation de l’être humain (Ferry, 1992) : les zoos tiennent fréquemment un discours négatif et culpabilisant sur les hommes, la civilisation, la technique, l’économie, etc.

Le zoo devient une entreprise paradoxale et problématique, comme en atteste le malaise exprimé par nombre de visiteurs face au spectacle de l’animal enfermé, surtout s’il se prête facilement à l’anthropomorphisme, et face au projet du zoo lui-même. Le zoo répond à un désir de Nature et à un amour des animaux. Or, rien de moins naturel que le zoo, qui n’offre qu’une nature virtuelle au moyen d’une série d’artifices, sophistiqués mais pas toujours assez discrets. Et comment assumer un amour qui conduit à capturer, à enfermer ? Si le zoo tient un discours culpabilisant sur l’homme, il doit aussi déculpabiliser les visiteurs : il doit se justifier. On y explique alors que le zoo ne menace pas l’animal, mais au contraire le sauve de l’extinction : le zoo se prétend lieu de conservation, « réservoir génétique ». Le zoo n’est pas une prison, mais une réserve, un sanctuaire. On célèbre les naissances, on ne dit mot des décès. Selon le leitmotiv tout de même spécieux des plaquettes de présentations des zoos, les animaux y sont en liberté, dans leur milieu naturel. Pour réduire ou dissimuler ce paradoxe, certains parcs, comme celui de Thoiry (créé en 1968), réactualisent la figure de l’inversion : les animaux y sont « en liberté », et le visiteur enfermé dans sa voiture. Visitant Animal Kingdom, le nouveau parc d’attraction d’un millier d’hectares ouvert à Disneyworld (Floride) en 1998, l’ambassadeur d’Afrique du Sud ne craint pas de s’exclamer : « this is the bush veldt. This is my home »1. Qu’en pensent les Zoulous que Disney a fait venir en Floride pour construire les huttes du « village » africain d’Harambe, juste à côté du royaume des animaux ?

Références bibliographiques

Batary é. et Hadouin-Fugier é., 1998, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en Occident (XVIe-XXe siècles), Paris, La Découverte, 294 p.

Dauphiné J., 1998, Canaques de la Nouvelle-Calédonie à Paris en 1931. De la case au zoo, Paris, L’Harmattan

Ferry L., 1992, Le nouvel ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, Paris, Grasset.

Garnett D., 1996 (éd. angl. 1924), Un Homme au zoo, Paris, Ch. Bourgois, 132 p.

Laissus Y. et Petier J.-J., 1993, Les Animaux du Muséum. 1793-1993, Paris, Muséum d’histoire naturelle/Imprimerie Nationale, 204 p.

Spitz J., 1997 (1ère éd. 1938), La Guerre des mouches, Toulouse, Ombre, 155 p.

Tardi J. et Pennac D., 2000, Débauche, Paris, Flammarion, 77 p.

Tristan F., 1980, Le Monde à l’envers, Paris, Hachette, 182 p.

Wolch J. and Emel J. (eds.), 1998, Animal Geographies. Place, Politics, and Identity in the Nature-Culture Borderlands, London/New York, Verso, 310 p.


1 Time, April 20 1998, pp. 66-70.

 

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